Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 20 avril 2018

La chronique du blédard : Syrie, non au campisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par rappeler une définition que nombre d’amis de l’avant-garde socialiste, ou de ce qu’il en reste, ont peut-être fini par oublier. Il s’agit du campisme ou, pour résumer le propos, la nécessité de s’aligner sur un camp ou l’autre même si les deux belligérants sont impérialistes. On peut livrer une définition un peu plus détaillée en disant que lorsque deux « mauvais » camps se battent, le campisme dicte alors de prendre parti pour le moins mauvais (le moins impérialiste, le moins monstrueux, etc.) des deux. La question est donc simple : a-t-on le droit de refuser le campisme et donc, de ne pas choisir ?

Cela vaut bien sûr pour la Syrie. L’auteur de cette chronique n’a jamais caché sa détestation du régime de Bachar al-Assad. Cette dernière ne remonte pas à 2011 et à la terrible répression contre ce qui fut, au départ – et on ne le rappellera jamais assez – une révolte populaire et pacifique contre un pouvoir dictatorial des plus brutaux. Si Assad est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce qu’il fut cajolé et courtisé durant plus d’une décennie.
Quand on voit certaines personnalités s’agiter aujourd’hui contre le dictateur de Damas alors qu’elles vécurent tranquillement (et dans une certaine opulence) dans la capitale syrienne dans les années 2000, il y a de quoi être dubitatif mais cela est une autre affaire.

Assad mérite d’être traîné devant un tribunal et jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Son cas, et celui de la clique qui l’entoure, est patiemment instruit par des gens qui se tiennent loin des médias et du cirque habituel des postures et des indignations sélectives. En attendant, la Syrie et le sort du peuple syrien sont une peine profonde à vivre. Ce qui s’y passe depuis des années défie l’entendement. C’est un sentiment terrible d’impuissance et de colère. D’attente d’une vengeance ou d’un acte immanents : « Ne te hâte donc pas contre eux : Nous tenons un compte précis de tous leurs actes »… Un jour, viendra.

Je sais qu’il ne sert à rien d’essayer de convaincre les bacharophiles. La servitude volontaire, qu’elle soit physique ou intellectuelle, et la fascination pour l’ordre musclé incarné par nos dictateurs, ne sont pas une nouveauté. Chacun juge comme il l’entend et libre à chacun de se complaire dans cette espèce de sous-développement intellectuel. Pour beaucoup, Assad est le détenteur de cette « victoire » tant espérée, tant attendue, contre l’Occident, son allié israélien et ses vassaux arabes. Lui, le fils du massacreur de Tell Zaâtar, lui qui a causé tant de peines et de maux aux Libanais, serait la force « anti-impérialiste » se dressant contre les forces du mal. Dans un monde arabe où nous n’avons jamais cessé de prendre pâtées sur fessées depuis 1967 (exception faite de la victoire du Hezbollah en 2006), Assad est l’expression de toutes les frustrations et de tous les fantasmes de revanche.

Mais nous voilà enjoints de prendre parti. Pour ou contre les bombardements occidentaux qui ont visé la Syrie ? Le commandement est clair : si on n’applaudit pas, alors on est forcément pour Assad. Alors, disons les choses clairement : ces bombardements anglo-américano-français sont à la fois : illégaux (selon le droit international) et illégitimes. On n’insistera jamais assez sur le premier point. Dans le monde actuel, le respect du droit international devrait rester une balise. La chose à laquelle on peut se raccrocher quand tout se délite. Que trois des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies prennent des libertés avec ce droit est une chose catastrophique. Mais, là aussi, ce n’est guère nouveau…

Ces bombardements étaient aussi illégitimes. Etre légitime, c’est être, d’une certaine façon, inattaquable en matière d’actions ou de positions passées. Brandir la morale et la justice pour frapper Assad, quand, dans le même temps, on détourne les yeux de ce qui se passe au Yémen, à Gaza ou même au Myanmar, c’est pratiquer le deux poids deux mesures. On vend des armes à l’Arabie saoudite (qui détruit actuellement le Yémen), on laisse Israël tirer à vue sur des manifestants désarmés (sans parler de l’usage de bombes au phosphore durant les dernières guerres), on n’agit guère pour sauver les Rohingyas mais on se drape soudain dans les oripeaux de la morale quand il s’agit d’agir en Syrie. C’est pour cela que la France, comme les Etats Unis et la Grande-Bretagne sont disqualifiées et qu’elles ne peuvent prétendre incarner la justice en ce monde.

On nous parle aussi de « ligne rouge ». En clair, Assad peut tuer des centaines de personnes avec de l’armement conventionnel mais s’il utilise des armes chimiques, alors, il est (mollement) attaqué. Tout cela ressemble à une mise en scène bien huilée où chacun joue un rôle précis et où les seules victimes sont le peuple syrien et la vérité. Croit-on vraiment que ces bombardements vont changer le cours des choses ? Bien au contraire, cela ne fait que renforcer Assad et lui assurer que ses protecteurs russes et iraniens continueront de lui sauver la mise. C’est en 2012 qu’il aurait fallu être ferme à son égard. C’est en 2012, bien avant les attaques chimiques de l’été 2013, qu’une solution aurait pu être trouvée, si Washington et Moscou avaient bien voulu s’entendre et empêcher les monarchies du Golfe d’embraser ce pays pour les besoins de circonscrire l’élan des printemps arabes. Mais avec des si… Quoiqu’il en soit, les Syriens finiront par être débarrassés de ce boucher. Nous prendrons alors conscience de la dette imprescriptible que nous avons à leur égard.
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mercredi 18 avril 2018

La chronique du blédard : Juste avant la grève

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il est tôt. Très tôt. Le train express régional (TER) a été annulé et remplacé par un car qui longe le Gardon en prenant son temps à travers de petites routes de campagnes. Des nappes de brume flottent à hauteur des pieds de vignes et des oliviers. Dans le bus, toutes les places sont prises. Au moment du départ, le chauffeur a dû se fâcher pour faire descendre deux jeunes hommes qui prétendaient voyager debout ou bien assis dans la travée centrale. Normes de sécurité, leur a-t-il expliqué. Obligation d’être à l’heure au travail, ont-ils répondu. En vain.

Les passagers dorment pour la plupart. D’autres pianotent sur leur portable. Parfois, il n’y a plus de réseau. Pas de 4G ni même de 3G. Alors, ils se rabattent sur des jeux ou s’assoupissent comme leurs voisins. Rares sont ceux qui lisent. Pas de journaux et encore moins de livres. Le car s’arrête à toutes les petites gares de l’itinéraire du TER. En temps habituel, assis dans son wagon, on jette un coup d’œil discret à l’extérieur, fixant une petite maisonnette à tuiles qui doit remonter aux premiers temps du siècle dernier, notant l’herbe qui court sur le quai désert ou les vieux trains réformés qui rouillent tranquillement sur une voie au gravier sombre. On se dit alors que l’endroit semble vraiment loin de tout. Ce matin, le fait d’arriver par car et d’avoir bien observé les environs, ne fait que décupler cette sensation. On est bien au milieu de nulle part, décor propice pour un film sur la ruralité des années 1930.

Un monsieur, la quarantaine, s’impatiente. Il faut faire plus vite, j’ai une correspondance à prendre pour Paris, crie-t-il faisant sursauter les uns et se retourner les autres. Il demande à ce que le bus emprunte l’autoroute pour ne pas perdre de temps. Ce qui, en clair, revient à exiger que l’on zappe les autres petites gares Le chauffeur lui répond qu’on sera à temps au terminus. Qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Que la circulation sur cette petite départementale est fluide et qu’il est dans l’obligation de servir tous les arrêts même si personne n’y monte ou que personne n’y descend.

Nous voilà arrivés dans la « grande » ville. Sur le quai C, plusieurs dizaines de voyageurs immobiles, l’air hagard de ceux qui ont peu dormi. Des visages inquiets, qui ne cessent d’épier les panneaux d’affichage. Le train pour Paris est annoncé avec quarante minutes de retard « suite à des problèmes dans la préparation. » Allez savoir ce que cela veut bien dire. On préparerait les trains avant qu’ils ne s’élancent à grande vitesse ? Allez, mon petit, tu vas y arriver. Tu vas toucher les trois cent kilomètres par heure, c’est dans tes capacités…

L’homme qui s’impatientait dans le car est furieux. Quelqu’un a eu la mauvaise idée de plaisanter avec lui en disant que c’était bien la peine d’avoir mis la pression au chauffeur. Quarante minutes à attendre sur un quai… L’interpellé lui jette un regard noir. Parce que vous y croyez, vous, à ces quarante minutes de retard ? lance-t-il. Le TER annulé, le TGV qui tarde, tout ça c’est la grève qui commence, ajoute-t-il, prononçant le mot qui trottait dans tous les esprits. La grève ? Elle est normalement prévue pour le soir, lui dit-on. Mais « ils » sont capables de tout, réplique-t-il. « Ils » ont tous les droits et le gouvernement a peur d’eux. S’il ne prononce jamais le mot « cheminots », il ne cesse de répéter celui de grève et cela sème la panique dans les rangs des voyageurs.

On cherche un agent de la sncf pour se renseigner. Miracle de la 3G, on consulte le site de la compagnie ferroviaire. A chaque fois, rien de plus que ce que dit le panneau d’affichage et les écrans sur le quai. Quarante minutes de retard. Attendez, non, c’est une heure de retard qui est maintenant annoncée. Toujours à cause des problèmes lors de la préparation… Résignation, stoïcisme, indifférence (du moins, en apparence), impatience et rage à peine maîtrisée. Voilà les tableaux composés sur le quai où un petit vent d’est fait frissonner les sans écharpes qui ont cru à tort au retour définitif du printemps.

Non, non, la grève n’a pas commencé. C’est pour ce soir, jure un agent sncf qui trouve le courage d’affronter la foule. On discute un peu avec lui. Ah, que d’insultes entend-il depuis quelques jours. Privilégié, lui ? Avec à peine plus que le salaire minimum ? Et cette étrange phrase qu’il nous lance avant d’aller se coltiner de nouveau avec les impatients : ceux qui insultent le plus les grévistes sont les plus riches ou les plus pauvres…

Une chose est certaine, le quadra qui criait dans le bus, fait partie des contempteurs. Il trouve anormal d’être « pris en otage » et hausse les épaules quand on lui fait remarquer que personne ne veut le tuer… Mais il vient de trouver une nouvelle raison de s’emporter. Sur l’écran qui affiche la disposition des voitures du train selon les repères du quai, il y a moitié moins de wagons que prévu. Nouvelle séquence de panique collective. Je vous l’avais dit, ils sont en grève. Ils maintiennent les trains mais diminuent le nombre de place. Il y a des gens qui vont voyager debout, je vous le dis… Frémissements, corps et visages qui se crispent. Va-t-il y avoir mêlée ? Faudra-t-il briser des vitres pour embarquer dans le train ? Le suspense ne dure pas. Le TGV, bien préparé, finit par arriver, avec le nombre prévu de voitures.


On retrouvera le quadra bien plus tard, prenant le métro à la Gare de Lyon. En l’observant dans la rame (automatique) de la ligne 14, on réalise, mais c’est une autre histoire, qu’à part nous, personne ne peut imaginer que, celui qui n’est désormais qu’un simple parisien parmi tant d’autres, s’est réveillé aux aurores pour prendre un car filant à travers de petites routes gardoises embrumées…
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dimanche 8 avril 2018

La chronique du blédard : Francophonie, dites-vous ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

En cette semaine, était célébrée la journée internationale de la francophonie (20 mars). L’occasion de voir fleurir ici et là moult dossiers et articles à propos d’un thème qu’il est toujours difficile d’aborder autrement que sous l’angle politique. Pour tout dire, toute autre manière de traiter ce sujet est ennuyeuse. On ne sait jamais comment faire surtout quand on vous inflige des discours lénifiants sur la « francophonie économique » (je n’ai toujours pas compris ce que cela veut dire) ou sur les « convergences francophones » (là aussi, appel à l’aide). Bien sûr, il y a la réalité des chiffres : Selon les statistiques fournies par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF, on y reviendra…) près de 275 millions de personnes dans le monde parleraient la langue de Molière (ou ce qu’il en reste). Boom démographique africain aidant, ce chiffre passera à 700 millions d’individus (dont 85% en Afrique) d’ici à 2050. C’est moins que la population indienne mais cela donne une idée d’un certain essor.

Qu’une langue soit parlée sur tous les continents ouvre de nombreuses perspectives à ses locuteurs. Certes, on est loin des performances de l’anglais-globish qui s’impose partout, des grandes écoles ou universités du globe à toutes les grandes institutions internationales, y compris aux Nations Unies et même au sein de l’Union européenne (UE). Mais tout de même. La langue française est la cinquième dans le monde ce qui lui donne un poids non négligeable. Mais une fois que l’on a dit cela, il est difficile de ne pas être rattrapé par des questions incontournables à commencer par le rapport ambigu qu’entretiennent nombre de peuples francophones avec la France. Le cas de l’Algérie, qui ne fait pas partie de l’OIF, est emblématique à plus d’un titre. Pour résumer, c’est je parle ta langue, je l’ai capturée (pour paraphraser feu Kateb Yacine), mais dès que tu commences à me parler de francophonie, de partage linguistique, de communauté de destin, alors je ramasse un bâton.

Bien qu’Emmanuel Macron, tout en lyrisme et en « mêmetemps-isme » ait affirmé durant un discours à l’Académie française que la langue de son pays n’est pas « le faux nez d’un passé colonial », il se trouve beaucoup de monde pour douter d’une telle affirmation. Prononcez le mot « francophonie » et l’on pensera tout de suite à un rapport de force évident entre la France et ses anciennes colonies. Le locataire de l’Elysée peut bien prétendre que le français s’est affranchi de la France et qu’il appartient désormais à ses locuteurs, la réalité est bien différente. A bien y regarder, il est d’ailleurs normal que les Français veuillent conserver une prééminence sur leur langue. Le problème pour eux, c’est que ce qui se passe à l’extérieur de leurs frontières ne les regarde pas. Ou presque.

Au Québec, la défense de la langue française est une question identitaire de première importance. Elle est bien plus que la simple affirmation d’une singularité dans un océan anglophone. Mais, et contrairement à ce que pensent nombre de Français, elle n’est certainement pas un combat, culturel, politique, économique ou autre, en faveur de la France et de son rayonnement. Que cette dernière se sente concernée, on peut le comprendre. Mais il faudrait aussi qu’elle saisisse que cela concerne avant tout les Québécois et que, de toutes les façons, ces derniers ne sont pas Français et qu’ils n’ont pas envie de le (re) devenir. Quand Emmanuel Macron se permet de dire au premier ministre de la Belle Province (que mes amis de Montréal et même d’Ottawa qui n’aiment pas cette expression me pardonnent son emploi) qu’il se refuse à « être un défenseur grincheux du français », c’est une manière de se poser en prescripteur de l’usage et de la défense d’une langue qui, en réalité, n’appartient pas qu’à son pays.

Il y a quelques années, le correcteur d’un quotidien parisien m’a supprimé le mot « taxieur » d’un texte, estimant qu’il s’agissait d’un terme incorrect car ne faisant pas partie des principaux dictionnaires faisant référence dans son métier. Sans ignorer que le combat était perdu d’avance, j’ai tout de même relevé que ce mot était employé un peu partout hors de France et que l’on pouvait même lui substituer le terme de « taxiste ».  Rien à faire. Pas de taxieur ni de taxiste dans mon papier. On pourra parler de langue partagée lorsque les apports des uns, ceux du monde francophone, seront admis par les autres, ceux de l’aire française. C’est un peu à l’image des catégorisations littéraires. Publiée en France ? C’est de la littérature française. A l’étranger, et surtout en Afrique ? C’est de la littérature francophone. La nuance est bien là et elle en dit plus long que mille discours.

Terminons sur l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). J’avoue ne pas être mécontent que l’Algérie n’en fasse pas partie. Il m’arrive de me rendre à certaines des manifestations organisées par cette respectable institution. Il y a beaucoup de bonne volonté et d’envie de partage. Certaines actions ou médias qu’elles financent sont nécessaires. Mais, de vous à moi, j’ai toujours du mal avec cette ambiance un peu étrange, lourdingue, où se mélangent communication (un domaine d’excellence de Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’OIF) et folklore françafricain. En somme, comme la Méditerranée (sujet de milliers de colloques et envolées), la francophonie dans sa définition institutionnelle a du mal à être autre chose qu’un beau prétexte.
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La chronique du blédard : Un sanglot nommé Gaza

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il arrive un moment où vient la sensation que l’on se répète encore et encore, pour rien, pour pas grand-chose de concret, pour aucun changement. En somme, une oppression, un à-quoi bon, contre lesquels il est dur de lutter. Cela vaut pour nombre de sujets d’actualité. La situation politique et économique en Algérie, la tragédie syrienne ou le drame profond des Palestiniens. Ce qui vient de se passer à la « frontière » de Gaza, cette tuerie qui n’est rien d’autre que l’affirmation d’un pouvoir total de vie et de mort sur une population sans défense, fait réapparaître ce sentiment qui mêle colère, indignation, amertume et sanglots.

Tuerie gratuite, délibérée, et qui, sur le plan international, a de fortes chances de rester impunie. Nous le savons tous. Dans la hiérarchie mondiale, l’Etat israélien occupe une place à part. Comme l’OAS jadis, il frappe où il veut et quand il le veut, sûr de son bon droit et du soutien indéfectible des Etats-Unis, première puissance planétaire. Il arrive parfois que Washington manifeste quelques irritations et laisse passer des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sans opposer son véto. La dernière fois, c’était en décembre 2016 à propos de la condamnation de la colonisation (laquelle ne s’arrête jamais). Le cadeau d’adieu de Barack Obama à son « ami » Benyamin Netanyahou… Mais avec Trump, retour à la case du « feu vert permanent ».

Israël peut aussi compter sur la lâcheté de l’Union européenne (UE) et de ses membres. Oh, bien sûr, certains d’entre eux ont fait état de leur « préoccupation ». D’autres, comme la France, ont même fait preuve de courage intrépide en demandant à Tel Aviv d’agir avec une « plus grande retenue ». Mais point de sanctions. Pas même l’esquisse d’une réflexion en ce sens. Suspendre l’accord d’association ? Impensable. Mettre le frein sur certains accords de coopération technique et scientifique ? Inenvisageable. Car, après tout, qu’est-ce que la vie d’un Palestinien ?

C’est le fond du problème. Pour les chancelleries européennes, les Palestiniens sont des morts en sursis. C’est leur état naturel. Ils seraient ainsi destinés à subir ce qu’ils subissent. Une gamine de dix-sept ans emprisonnées, sexuellement harcelée par son interrogateur, cela ne déclenche guère de protestations. La « communauté internationale » fait avec… Des jeunes que l’on arrête et que l’on détient sans raison, au nom d’une disposition qui remonte au protectorat britannique ? Que voulez-vous, mon bon monsieur, nous n’y pouvons pas grand-chose… Et puis, vous savez, le poids du passé… Imaginons un seul instant quelles auraient été les réactions des Européens (ne parlons même pas des Etats-Unis) si les morts avaient été Israéliens…

En France, dans la hiérarchie de l’information, la tuerie de Gaza est passée loin derrière la grève des cheminots, la météo incertaine, la finale de la coupe de la ligue et la chasse aux œufs de Pâques. Rien d’inhabituel. Nombre de mes confrères ont relevé les « perles » de cette couverture faussement objective, où le bourreau est toujours présenté de manière positive tandis que même la supériorité morale de la victime est niée. « La manifestation a fait seize morts » expliquait une radio d’information en continu. Règle de base respectée : ne jamais, mais jamais, désigner Israël comme coupable de quoi que ce soit. L’Etat hébreu se défend, réplique, riposte, anticipe mais la faute est ailleurs.  

Le coupable, c’est la victime. Elle a forcément tort. Elle a mal voté, elle est extrémiste, elle ne respecte pas sa propre vie – ou celle de ses enfants. Mais quelle idée était la sienne de manifester sur son propre sol (du moins, supposé tel) ? Et c’est ainsi qu’est distillé le message implicite : les Palestiniens, contrairement à ce que prétend leur Poète, n’aiment guère la vie. Pire, ils sont les responsables de leurs (mauvais) sort. Autre moyen d’instiller le poison. Evoquer le rôle du Hamas (pour faire couleur locale, c’est-à-dire israélienne, prononcer Khamas…). Laisser entendre qu’il aurait sa part de responsabilité, qu’il aurait envoyé des terroristes (bien appuyer sur les « r », là aussi, pour faire couleur locale) à la « frontière » ou qu’il aurait délibérément sacrifié la vie de jeunes gens manipulables à souhait.

Mais revenons à ce terme de frontière. Quel beau moyen de masquer la réalité. Ce qui sépare l’Etat d’Israël, membre des Nations Unies, et l’enclave de Gaza, prison à ciel ouvert, sans souveraineté aucune, ni sur son sol, ni sur les airs ni sur la mer, ce sont des murs, des clôtures, des grillages, des fossés. Gaza n’est pas un Etat. La Cisjordanie n’est pas un Etat. Il n’y a pas d’Etat palestinien. Il n’y a pas de face-à-face entre deux pays, ayant chacun leur souveraineté, leur armée. Il y a un dominant et un dominé. Un colonisateur et un colonisé, un Etat et des proto-bantoustans.


Soutien indéfectible des Etats-Unis, lâcheté des Européens, Israël peut aussi compter sur la pusillanimité des pays arabes. « Notre malheur, c’est aussi le monde arabe » me dit un jour un ami palestinien de Bethléem. Rien de plus vrai surtout quand on pense à cette brute saoudienne qui, en ce moment, secoue ses bourrelets et exhibe ses pétrodollars pour convaincre Israël de faire (à sa place) la guerre à l’Iran. Et voilà ce principicule et futur roitelet qui nous rappelle à une vérité contemporaine : pour lui et pour l’engeance à laquelle il appartient, les Palestiniens ne comptent pas.
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