Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru : Retours en Algérie (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

jeudi 23 mars 2017

La chronique du blédard : Ni Macron, ni Fillon

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, on s’était dit qu’un bon polar scandinave ou japonais ferait l’affaire ou bien, qu’avec un peu de courage, il serait peut-être possible de terminer l’un des multiples articles censés être rendus à une date butoir depuis longtemps dépassée. Une autre voix suggérait de rattraper le retard en matière de séries, de celles dont on n’a vu que les premiers épisodes il y a, on ne sait plus quand, et qui en sont aujourd’hui à la quatrième voire la cinquième saison. Tout sauf ce débat, se disait-on.

Et puis, un ado a voulu voir « le baston ». On a cherché à l’en dissuader mais devant son insistance, il a bien fallu s’installer avec lui devant le grand petit écran. Disons tout de suite que le boutonneux à la voix en perte d’octaves n’est pas resté assis plus d’une heure. Son écoute fut néanmoins attentive ponctuée parfois de questions pour mieux comprendre ce dont il s’agissait ou pour se faire préciser une notion agitée par l’une ou l’un des impétrants. A cela s’ajoutait quelques rires et applaudissements quand l’ineffable Jean-Luc faisait donner l’artillerie. Au final, avant de se lever pour rejoindre ses pénates, nous laissant accroché et incapable d’user de la télécommande pour regarder autre chose ou pour tout simplement s’endormir à une heure décente, il eut cette phrase en forme de couperet : « ‘Elle’ se comporte comme si elle avait déjà gagné. »

Et c’est effectivement cette même impression que nous avons retiré de ce premier débat pour l’élection présidentielle française. Bien sûr, se comporter comme si l’on avait déjà emporté la partie ne signifie pas qu’on va y arriver. Il est encore trop tôt pour avancer tel ou tel pronostic mais, c’est ainsi, il y a cette petite sensation désagréable, que disons-nous, ce malaise croissant qui incite à penser qu’avril prochain sera un remake de celui de 2002. On dira que c’est prévu depuis longtemps et que plus personne ne doute que la patronne du Front national sera qualifiée pour le second tour du scrutin. Précisons alors notre pensée. Cela risque bien d’être un autre « 21 avril » mais en pire.

Et ce pire pourra prendre plusieurs formes lesquelles pourront même se confondre car elles ne sont pas antagonistes. Il y a d’abord la possibilité d’un gros score, c’est-à-dire d’une avance bien plus importante que prévu. Une avance qui fera planer le doute sur le deuxième tour et qui empêchera la répétition du scénario 80%-20% de 2002. Le fumet putride qui se dégage actuellement du monde politique français contribuera à ce gros score. Pas un jour ne passe sans que des révélations ne tombent à propos du clientélisme et de l’affairisme ambiants. L’argent, les privilèges, le mépris du peuple et, surtout, cette certitude d’avoir le droit de ne pas respecter le droit, voilà ce dont il est question.

Quand les historiens se pencheront un jour sur cette période, ils relèveront à quel point la France ressemble désormais à ses post-colonies de la françafrique. Des margoulins qui paient des cadeaux à des hommes politiques – avec du cash dont on se doute qu’il vient d’Abidjan, de Libreville ou de Ndjamena en attendant que l’on apprenne qu’il pourrait aussi provenir d’Alger ou de Rabat… Des élus qui estiment que l’argent public leur appartient ainsi qu’à leur famille… Certes, l’Etat de droit fonctionne encore. La justice enquête. Corruption, abus de bien social, faux et usage de faux, escroquerie aggravée, recel,… Mazette, la belle liste que voilà ! Mais le mal est fait. En d’autres temps, la colère sourde et silencieuse, celle à propos de laquelle Jean-Paul Delevoye, alors médiateur de la République – c’était en février 2010 – avait tiré un signal d’alarme, se serait exprimée par le biais d’une jacquerie ou l’érection de barricades dans les rues de Paris. Aujourd’hui, le seul débouché pour cette rage multiforme est le vote pour le Front national.

Il y a ensuite cette vacuité que l’on a ressenti en entendant les autres candidats étaler des mesures et des promesses auxquelles ils semblent si peu croire. En l’état actuel des choses, deux adversaires semblent possibles face à la candidate frontiste : Emmanuel Macron ou François Fillon. D’un côté, la dynamique du vide, le « globish » à la sauce Molière, c’est-à-dire ce discours creux que l’on peut entendre dans les séminaires de motivation pour managers en quête d’avancement et de développement personnel. Du langage « HEC », si l’on préfère. De l’autre, le visage d’un Thénardier de notre temps, réactionnaire et partisan d’une thérapie de choc néolibérale dont on comprend tout l’intérêt qu’il a à se faire élire pour suspendre à son profit le temps de la justice.

Qu’il s’agisse de Macron, chouchou de la presse centre-gauche-caviar – qui a vu en lui le vainqueur d’un débat (!) – ou de Fillon visiblement heureux de ne pas avoir été malmené par deux « journalistes », au vrai des péagistes appelés à uniquement passer les plats, l’idée générale est que la candidate FN sera battue au final. Qu’entre les deux tours, la « mobilisation républicaine » battra son plein et que, comme 2002, des électeurs se rendront dans les bureaux de vote, les doigts pinçant leurs nez, afin de « faire barrage » en votant pour un candidat qui n’a pas forcément leurs faveurs. Attention à ce genre de certitudes… En tant qu’auteur de ces lignes, nous ne saurions prétendre au rôle d’échantillon représentatif mais qu’il soit dit, et la conviction est largement partagée, que ni Emmanuel Macron ni François Fillon ne méritent un bulletin de vote et cela même au nom d’un sauvetage républicain dont on ne peut oublier qu’il fit tant de cocus en 2002.
_



L’image des footballeurs français à l’étranger

_
Source : France Football, 14 mars 2017
[Les commentaires entre crochets sont du présent blogueur]. 1- Ils sont fainéants à l’entraînement. [Ancelotti l’a souvent dit…] 2- Ils préfèrent perdre en jouant bien que gagner en jouant mal. [Mouais, bôf, vision romantique un peu exagérée…] 3- Ils sont très complets. [mais la technique se perd…] 4- Ils ne sont pas chers. 5- Ils ne sont pas respectueux [des anciens, de leurs clubs, etc.] 6- Ils ne sont pas gagneurs dans l’âme. [cf.2] 7- Ils ne lisent pas la presse. [sauf pour les notes de match de L’Equipe…] 8- Ils posent tout le temps des questions. [« coach, pourquoi on fait 15’ de footing et pas 5’, hein ?] 9- Ils ne savent pas conduire. [référence aux nombreux accidents de voiture…] 10- Ils ne se posent jamais de questions. [pas de remise en cause personnelle, puisque les questions sont réservées aux coachs…]

mercredi 22 mars 2017

La chronique du blédard : La peur sur le terrain

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Bien qu’une actualité en remplace une autre, j’aimerais revenir sur la désormais légendaire qualification du Futbol Club Barcelona face au Paris Saint-Germain Football Club. Passons rapidement sur le fait que rares étaient celles et ceux qui croyaient vraiment à une « remontada » du Barça et indiquons au lecteur que cela intéresse que nous nous sommes déjà penché sur les éventuelles conséquences de l’élimination du PSG sur la politique de « soft-power », autrement dit d’influence, du Qatar (*).

Pour nombre d’observateurs, la déroute parisienne est incompréhensible. Comment peut-on se faire ainsi sortir d’une compétition après avoir compté quatre buts d’avance ? Telle est la question qui a été posée et qui se pose encore. Il est évident que cette soirée du 8 mars va figurer dans l’anthologie des grands moments du football hexagonal. Comme pour la défaite à la dernière face à la Bulgarie en 1993 (synonyme d’élimination pour la Coupe du monde aux Etats Unis de 1994), il y aura sûrement des documentaires, des récits et mêmes quelques œuvres littéraires pour explorer le mystère de cette défaite. Cette dernière, comme pour les grandes victoires et d’autres événements, rentrera dans la catégorie des « que faisiez-vous à ce moment-là ? ».

Il y a eu dans cette rencontre une période, celle des dix dernières minutes, que n’importe quelle personne ayant joué, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, une rencontre sportive à enjeu peut reconnaître. Il ne s’agit pas simplement de sport à haut niveau. Cela peut aussi concerner des matchs à enjeu modeste tel un affrontement entre quartiers, comme par exemple La Tour du Paradou contre la Cité DNC à Hydra (un match pour deux-cent dix dinars et dont l’intensité pouvait être aussi forte qu’une finale du mondial).

Dans ces moments-là, il arrive soudain qu’une peur panique s’empare d’une équipe. Certes, les joueurs du PSG sont rentrés sur le terrain avec une boule au ventre et l’on a vite compris qu’ils allaient passer une mauvaise soirée. Mais ils ont tenu le coup pendant quatre-vingt minutes. Puis, la peur, la vraie, s’est installée dans leur camp. Exception faite de l’attaquant uruguayen Cavani, véritable guerrier, elle a coupé les jambes de tous les parisiens qui n’ont réussi qu’une seule passe en sept minutes ce qui en dit long sur leur état.

Cette peur est un étrange phénomène. Quand on est sur le terrain et qu’on en est victime, il est très difficile de s’en défaire. On regarde autour de soi et l’on réalise que les camarades ne valent guère mieux. Le cerveau émet des signaux contradictoires et, surtout, la lucidité disparaît. C’est la fameuse « brume de sensations » décrite par l’écrivain Jules Renard. Il y a quelques mois, j’ai entendu Laurent Blanc, l’ancien joueur devenu entraineur (notamment du PSG), évoquer cette panique qui prive une équipe de tous ses moyens. Un phénomène irrationnel, selon lui, où le terme contagion n’est pas trop fort pour décrire le fait qu’il est alors difficile pour quiconque d’y résister ou d’empêcher ses coéquipiers de sombrer.

Dans le premier épisode de la série (culte) Lost, l’un des personnages principaux demande à une femme de recoudre sa blessure à vif. Quand il devine qu’elle a peur de le faire, il lui demande de compter jusqu’à cinq, autrement dit d’accorder cinq secondes à cet état de panique puis de se reprendre. La technique vaut ce qu’elle vaut mais de nombreux éducateurs l’utilisent sur les terrains de sports. Ainsi cet entraineur de jeunes en région parisienne qui conseille à son avant-centre de toujours compter jusqu’à cinq avant de tirer un pénalty, c’est-à-dire de se donner le temps avant de tordre le cou à l’appréhension.

Une équipe entière est-elle capable de n’accorder que quelques secondes de triomphe à la panique avant de reprendre ses esprits ? C’est peu probable. Il faudrait pour cela une synchronisation parfaite or un groupe qui perd ses moyens n’est rien d’autre qu’un ensemble de réactions éparses et antagonistes. Pour y pallier, ou tenter de limiter les dégâts, il faut disposer d’une forte personnalité dans le collectif. Quelqu’un capable de réveiller ses camarades, de leur passer – comme adorent le dire les commentateurs sportifs – une vraie soufflante. Un rôle que personne sur le terrain du Nou Camp était capable de faire et certainement pas le capitaine Thiago Silva. Un Zlatan Ibrahimovic l’aurait fait. Peut-être…

Il arrive parfois qu’un joueur expérimenté comprenne vite la situation et décide de provoquer un incident pour « réveiller » ses camarades. Une bagarre avec un adversaire ou une gifle assénée à un coéquipier, de longues chicanes avec l’arbitre, les stadiers ou même le public sont des moyens classiques pour créer une rupture de charge, une diversion qui canalise les émotions et qui peut dissiper la panique. Problème, l’arme est à double-tranchant et, outre le carton rouge garanti, cela peut surtout aggraver le mal et accélérer le naufrage de l’équipe.

Cette peur collective et soudaine sur un terrain demeure donc un mystère. Des spécialistes assurent qu’on peut la prévenir avec une bonne préparation mentale mais rien ne garantit que cette dernière sera efficace en permanence. Quand la peur s’installe sur le terrain, quand les jambes deviennent lourdes, quand les oreilles n’entendent plus rien, quand le regard se brouille et que courir devient un supplice, il faut juste tenir et attendre le retournement de situation qui vient parfois. Car, c’est cela aussi le foot : des montagnes russes émotionnelles qui font passer de la panique à l’euphorie. Un basculement que peut provoquer un but inespéré et que les joueurs du PSG n’ont pas eu la capacité de provoquer.


(*) « (In)dispensable PSG pour le Qatar », Horizons arabes, Les blogs du Diplo, 13 mars 2017.

mardi 21 mars 2017

La chronique de l’économie : Quel avenir pour l’accord de l’Opep ?

_
Le Quotidien d’Oran, mercredi 15 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris


Va-t-on vers une nouvelle bataille des prix sur le marché pétrolier ? Près de quatre mois après la conclusion d’un accord de réduction de la production au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), les tensions entre producteurs refont leur apparition. Pour mémoire, les membres du Cartel avaient réussi à s’entendre pour limiter leurs pompages afin de soutenir les cours du brut et cette démarche avait reçu le soutien de la Russie. Or, l’accord conclu en novembre – et largement respecté par ses signataires - arrive à échéance en juin prochain et des questions se posent déjà quant à son prolongement. En début de semaine, le Koweït a fait savoir qu’il soutiendrait une telle prorogation mais l’on attend encore la position officielle de l’Arabie saoudite.

Guerre des prix

Si les interrogations se multiplient sur la future position de l’Opep, c’est parce que les prix continuent à être orientés à la baisse. Certes, il n’y a pas eu d’effondrement des cours et, en cela, on peut dire que l’accord de novembre dernier a atteint ses objectifs. Mais, dans le même temps, le baril plonge de manière régulière comme ces derniers jours où le WIT coté à New York a touché le plancher de 48 dollars. Les raisons d’une telle évolution sont connues depuis longtemps. Aux Etats Unis, le niveau actuel des prix permet aux producteurs de pétrole non-conventionnel, le fameux pétrole de schiste, de continuer leur activité. Le fait que les stocks américains de brut soient au plus haut confirme bien que ces producteurs ont su s’adapter et que, contrairement à ce qui était annoncé au cours des dernières années, ils n’ont pas perdu la « guerre des prix » que leur a imposé l’Arabie saoudite.

On le sait, le poids lourd de l’Opep s’était engagé dans un double bras de fer. Le premier contre son voisin iranien et le second contre les producteurs nord-américains de brut de schiste. Garder le même volume d’exportations, et cela quel que soit le niveau des prix, a longtemps été la stratégie de Ryad et cela afin de garder ses parts de marché et de pénaliser la rentabilité de ses concurrents. L’accord de novembre dernier constituait donc une mise entre parenthèse de cette approche. La question qui se pose désormais est de savoir si le Royaume va siffler la fin de la récréation et refuser que l’accord de novembre soit prolongé. Cela ouvrirait, bien sûr, une nouvelle course aux parts de marché et il est vraisemblable que le prix du baril baissera.

Quelle position vis-à-vis de Trump ?

Il resterait alors à Riyad de convaincre les Etats Unis que qu’il ne s’agit pas d’une manœuvre hostile à l’encontre des producteurs américains, ces derniers comptant sur la nouvelle administration Trump pour protéger leurs intérêts. Le sujet devait certainement être évoqué durant la rencontre entre le locataire de la Maison Blanche et le vice-prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman (MBS). Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment va évoluer la politique pétrolière saoudienne à l’aune des injonctions, souvent contradictoires, de Donald Trump. Ce dernier veut des prix de l’énergie abordables mais il souhaite aussi affaiblir l’Iran avant de décider de renégocier (ou de remettre en cause) l’accord de Vienne sur le nucléaire. Les Saoudiens sauront rappeler au milliardaire-président que le pétrole est un levier qui peut s’avérer efficace pour obtenir des concessions de la part de Téhéran. Quoi qu’il en soit, l’accord de l’Opep arrive bientôt à échéance et Riyad devra très vite clarifier sa position.


mardi 14 mars 2017

L'Equipe revient sur "L'Affaire Théo

_
Johann Louvel est le directeur du centre de formation du Havre Athletic Club (HAC), l’un des plus réputés de France. C’est aussi le beau-frère de Théo Luhaka, victime d’une violente arrestation à Aulnay-sous-Bois le 2 février. Le quotidien L’Equipe l’a interviewé au sujet de cette triste affaire (13 mars 2017 – propos recueillis par Hugo Delom).
Extraits :
Johann Louvel : « (...) Dans le centre [de formation], il y a des jeunes issus de quartiers de la région parisienne, du Havre, de la région rouennaise. On va tâcher de leur inculquer des valeurs de respect, des valeurs citoyennes. Et qu’est-ce que je réponds à ces jeunes, quand un gamin de vingt-deux ans [Théo], qui a travaillé comme éducateur autour du football, se retrouve agressé et insulté devant témoins ? Qu’est-ce que je leur dis ?
L’Equipe : Qu’est-ce que vous leur dites ?« Je leur dis que ce qui s’est passé, ce n’est pas ça, la France. CE n’est pas que ça, la police, même s’il y a des dérives comme dans toute profession. Il y a peut-être des gens qui n’ont pas nos valeurs, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut généraliser. D’ailleurs, la personne qui sauve Théo, c’est le policier qui le réceptionne au commissariat et qui voit qu’il est en train de mourir. Mais ce qui s’est passé là, pour moi, ce sont des années de travail foutues en l’air.
L’Equipe : En tant qu’éducateur ?
Oui, encore une fois, maintenant, qu’est-ce qu’on dit à nos jeunes ? Auxquels on a dit la police, ça demande du respect. Ça nous décrédibilise au plus haut point. Je me sens désarmé.
L’Equipe : Vous travaillez dans un milieu qui draine beaucoup d’argent. Vous êtes issu d’une famille aisée. Parallèlement, dans votre quotidien, vous échangez avec des personnes issues de tous les milieux. Vous avez donc un double regard sur ces deux mondes qui paraissent plus loin que jamais.
(…) Il existe une chose magnifique qui fédère ces deux cercles, c’est le sport. Le merveilleux pont, le lien, c’est le sport. Toutes les catégories sont représentées. Après, ce qui m’interroge le plus, ce n’est pas la différence de milieux, c’est la déferlante de haine, de racisme qu’il peut y avoir après ce qui est arrivé à Théo. Ça fait peur. [dans le même entretien, Johann Louvel révèle que la famille de Théo a reçu des menaces de mort].
L’Equipe : Redoutez-vous la décision de justice ?
On entre dans des questions juridiques. Et je n’ai pas à y répondre. Moi, le seul constat que je fais, c’est le diagnostic médical : quand j’ai eu l’entretien avec le chirurgien, il faut savoir que ma femme [Aurélie Luhaka, handballeuse professionnelle au HAC et sœur de Théo] n’a pas pu rester tellement c’était abject. Ce qui est important pour Théo, c’est qu’il soit reconnu comme victime, c’est très important. Qu’il y ait une sanction forte. Si ce n’est pas le cas, je serai totalement démuni pour parler à mes jeunes demain. Ce serait dramatique. Je dis bien dramatique. Vous renforceriez le sentiment d’humiliation de jeunes qui habitent dans les quartiers, le sentiment d’impunité qui habite certaines personnes. (…) »
_

dimanche 12 mars 2017

La chronique du blédard : Un p’tit filou de taxiste

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 09 mars 2017
Akram Belkaïd, Tunis

Evacuons d’abord la question du vocabulaire. Si l’on dit chauffeur de taxi en France, c’est taxieur en Algérie et taxiste en Tunisie. Dans ce qui suit, et que cela plaise ou non aux académiciens, aux puristes et aux picoreurs de la Francophonie (l’organisation), il est donc question de taxistes, ces conducteurs de véhicules jaunes, héritiers des quatre-chevaux rouge et blanc de jadis. Première question pour se mettre en train : comment sait-on, surtout de loin, si un taxi tunisois est libre ou non ? Le voyant, pardi. Vert ou rouge. Jusque-là rien d’exceptionnel. Que signifie le voyant vert ? Ah non, vous avez perdu. Toujours se méfier des questions trop faciles. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le voyant vert veut dire que le taxi n’est pas libre. Le rouge, qu’il est disponible. Logique de daltonien.

Revenons au voyant vert. Taxi occupé, donc. Les Algérois apprendront avec intérêt qu’un taxiste se contente d’un seul client, qu’il n’en charge pas trois ou quatre aux destinations différentes, ce qui lui évite de s’arrêter à tout bout de champ. Surtout, il ne peut décider de refuser un client si la destination ne lui convient pas (les choses changent un peu depuis 2011…). Contrairement à son homologue algérois, le chauffeur tunisois ne fait pas la loi. A peine s’accorde-t-il le privilège, rassurant en ces temps de cavalcades urbaines et de généralisation de la malbouffe, de rentrer chez lui à l’heure du sacro-saint déjeuner. Il lui arrive aussi de décrocher son cabochon en fin de journée, au moment où les automobilistes de la capitale tunisienne communient avec ceux de Mexico, ville officiellement la plus embouteillée du monde (non, non, ce n’est pas Alger, du moins pas encore).

Apportons une petite nuance à ce qui vient d’être dit. Il est tout de même un endroit où le taxiste fait sa loi, ou cherche à la faire. C’est à l’aéroport de Tunis-Carthage que l’on en fait l’expérience (ou qu’on en subit le désagrément). Petit récit destiné à éclairer le lecteur. On sort du vieux bâtiment et l’on se dirige vers la station, le pas bien décidé et le chariot poussé avec autorité, histoire de dissuader les sollicitations des inévitables clandestins. Et là, première surprise. Empressé, le chauffeur aide à charger les valises alors que l’habitude de ses pairs, certes récente mais de plus en plus généralisée, est de rester tranquillement assis à son volant. La deuxième surprise est encore plus grande. Avant même que la guimbarde poussiéreuse ne démarre, le compteur est enclenché.

Cela n’échappe pas au client qui se dit, soulagé, que le conducteur aura droit à un bon pourboire. L’attelage s’éloigne donc de l’aéroport. « On est d’accord pour vingt dinars ? » demande soudain le taxiste. Soupir du passager qui se dit que c’était trop beau pour être vrai. Le voici replongé dans le scénario de toujours. Il peut citer au moins une double dizaine de plaidoyers et argumentaires mensongers destinés à convaincre l’arrivant que la course est à prix fixe et que le compteur est inutile. Amorce systématique des jérémiades, usantes avouons-le : se plaindre du coût de la vie depuis la Révolution de 2011. Ou bien encore parler du mariage de sa fille, de son fils ou de son jeune frère. « Ma femme m’a demandé une épaule d’agneau. Elle est chez son père en ce moment » dira même l’un des geigneurs. Certains, plus malins, évoquent la générosité des clients libyens ou la pingrerie de certains touristes européens (on ne citera aucune nationalité).

Mais revenons à notre taxiste. Le silence l’indispose. Il n’a pas eu de réponse à sa question. Vingt dinars ou pas ? insiste-t-il. On se résout à lui répondre. Par une interrogation. Pourquoi avoir enclenché le compteur pour demander ensuite vingt dinars, soit bien plus que la somme qui sera indiquée par la machine ? A cause du policier qui me surveillait, avoue l’autre de manière candide avant de raconter le fait du jour. Une heure auparavant, l’un de ses confrères a déposé un client français au centre-ville. Pas de compteur, passager pas habitué, tarif exigé et obtenu : quarante dinars. Une escroquerie, une vraie. A peine arrivé à la réception de son hôtel, le client apprend qu’il s’est fait plumer. Il ressort sur l’avenue, happe des policiers en faction devant le ministère de l’intérieur et fait un scandale. On rattrape le taxiste fripon. Amende, réprimande, remboursement du trop-perçu et hchouma. Quant aux képis qui travaillent aux abords de l’aéroport, ils sont priés par leurs supérieurs de veiller au bon usage du compteur. D’où l’empressement de notre taxiste, lequel fait grise mine quand on lui apprend qu’il n’empochera que le tarif normal. Par charité, on ne lui dira pas qu’il aurait eu ses vingt dinars s’il s’était contenté de réclamer le prix affiché, autrement dit, s’il avait été honnête et conscient que son comportement doit faire honneur à son beau pays.

Mais l’on n’a pas le temps de trop réfléchir. Voici le taxi qui s’arrête sur la bande-arrêt d’urgence. Le conducteur sort sans rien dire et hèle l’un de ses confrères qui affiche un voyant rouge. Palabres puis le taxiste revient à son siège. « Paie-moi ce qui est affiché sur le compteur et continue avec lui » dit-il. Il commence à pleuvoir, on est fatigué et on a faim. Aucune envie de se compliquer la vie. On décharge (seul) ses valises on les charge (seul) dans l’autre véhicule tandis que le premier taxi a déjà repris la route de l’aéroport, son filou de conducteur se disant certainement que le saint-patron des coquins a éloigné les policiers de la station de taxis.