Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru : Retours en Algérie (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

vendredi 13 janvier 2017

L’ombre du bagne de Palmyre plane sur la Syrie : «TADMOR», un documentaire de Monika Borgmann et Lokman Slim

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OrientXXI,
jeudi 29 décembre 2016



Présenté à la quatrième édition des rencontres internationales des cinémas arabes organisées à l’initiative de l’association de promotion et de diffusion des cinémas arabes à Marseille et en Méditerranée (Aflam)Tadmor sortira sur les écrans en France en 2017. Un documentaire terrifiant sur les pratiques du régime syrien, qui a obtenu le prix du film politique de la Friedrich-Ebert-Stiftung au Festival du Film de Hambourg 2016.

En mai 2015, à près de deux cents kilomètres au nord-est de Damas, la ville de Palmyre, Tadmor en arabe, tombe entre les mains de l’organisation de l’État islamique (OEI). Comme à chaque fois qu’ils investissent un site antique, les soldats du « califat » donnent libre cours à leur fureur iconoclaste et détruisent de nombreux vestiges de l’ancienne cité de Zénobie. Ces destructions, ainsi que le pillage de pièces archéologiques qui les accompagnent, indignent le monde. En France, comme ailleurs en Occident, de nombreux textes et ouvrages sont publiés pour sensibiliser l’opinion publique sur le sort de l’un des joyaux touristiques et historiques de la Syrie.

La suite est à lire ici : L'ombre du bagne de Palmyre plane sur la Syrie

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La chronique du blédard : L’hôte du Chenoua

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 janvier 2017
Akram Belkaïd, Paris

Pour commencer, il y a le souvenir des rires et des courses. Des enfants partout, aussi nombreux, peut-être plus nombreux, que les adultes. Des cousins, des copains, des amis. Plaisanteries, chamailleries, premiers chagrins d’amour. Certains se voient encore aujourd’hui, d’autres ont pris des chemins différents. Les souvenirs, eux, restent. Revenons à cette belle maison au pied de la montagne et des forêts de pins. Ce n’est pas encore l’heure du repas mais le méchoui qui cuit sous la braise affole toutes les papilles. C’est l’été, le temps des vacances et du bonheur. Le vrai. Celui qui va avec l’insouciance, la chaleur à l’heure de la sieste et l’omniprésence de la mer. Ce matin, les uns ont dormi après une longue veillée sous les étoiles. Les autres, sont allés nager très tôt à la crique, petite anse aux galets râpeux où un promontoire rocheux invite à des plongeons plus ou moins téméraires dans des eaux où les algues effraient les habitués des bancs de sable de Tipasa ou Zeralda. Attention aux murènes les garçons, ne mettez pas la main dans les trous de rochers…

La table se prépare. Les adultes seront à la fête. Les enfants ne perdent pas de temps et partent à l’assaut. Ne rien rater, ne rien laisser passer, prélever sa dime. Aujourd’hui méchoui d’agneau, demain poisson, merguez et brochettes le surlendemain. Avec un peu de chance, les nageurs du matin auront ramené assez d’oursins. Un coupe-pain pour les trancher en deux, un chouia de citron, une bonne mie chaude et l’affaire est vite réglée. Un sort aussi rapide est fait aux sardines grillées ou une la méchouïa made in Tunisia. Allégresse méditerranéenne, rigolades algériennes, moments uniques, hors du temps, des problèmes divers et des soucis d’approvisionnement. Les enfants, donc. Happer, manger mais impossible de tirer au flanc. Hé, toi, où tu vas comme ça ? Allez, prends ça, jamais les mains vides. « Jamais les mains vides », expression conservée et transmise aux nouvelles générations élevées loin du soleil éclatant et de l’écume grège.

Les invités sont nombreux. « Invités » ? Le terme ne convient pas. Il est trop formel. Trop guindé. Parlons plutôt de convives. En maillots, en shorts ou robes légères. Les pieds sont souvent nus, les peaux bronzées, encore salée. Ça parle, ça tchatche, ça anecdotise, ça repasse les vieilles histoires du lycée de Ben Aknoun, futur El Mokrani. Les souvenirs de Ténès, l’UST, le basket, « choufni Moh », feinte du regard et panier. Ça parle un peu politique, mais pas trop. C’est une époque où la gangue s’est refermée. On ne sort pas du pays sans autorisation mais on se dit encore que les choses s’amélioreront. Ce n’est pas le moment de s’interroger sur ce que veut vraiment l’austère colonel. On attendra d’être moins nombreux, à l’heure du café et pousse-café d’après la sieste. En attendant, il faut que ce méchoui cuise enfin.

Au centre de tout, il y a celui que les enfants appellent « Tonton Boubou », les adultes « Boubou », ses amis diront aussi Abdelkader voire Si Abdelkader. Cet homme, ancien membre à part entière du cinq entrant de l’UST durant les année Cinquante, a toujours pratiqué la porte ouverte, ou plus exactement, le portail ouvert. Chez lui, on vient d’Alger, de Miliana, de Koléa ou du sud de la France. S’il y a à manger pour vingt, il y en aura pour trente. Zid koursi, encore un tabouret, une table pliante, un plateau. L’hôte est généreux, il n’a que faire des petits calculs. En maillot ou en short, attentif à tout, le torse ruisselant de sueur, il veille avec le fidèle Djillali au bon ordre des choses. Un problème ? Une chaise branlante ? Un banc qui oscille ? Les outils sortent vite de la remise.

Il y a des gens qui personnifient l’hospitalité et d’autre pas. Il est question ici de cette hospitalité telle qu’elle s’entendait dans les pays du Sud. Celle dont la table des lois stipule que l’on peut arriver et repartir à sa guise. Que celui qui vient pour le couvert, et parfois pour le gite, est lui-même un hôte et que l’on serait bien mesquin de ne rien partager avec lui. Impossible de fixer des horaires d’arrivée ou de départ contrairement à ce que certaines méchantes blagues racontent en Algérie à propos des habitants de Blida. Bien sûr, cette générosité conviviale implique nombre de désagréments.  Dans le lot des présents, se glissent quelques inévitables pique-assiettes, des gens qui, une fois rentrés chez eux, oublieront tout et ne renverront, s’ils sont sollicités en retour, que quelques miettes dérisoires.

Il y a un plaisir à donner et à accueillir. L’hospitalité procure une joie qui dépasse les déconvenues. Quoi de mieux qu’un hourra des affamés ou qu’une communion autour d’une table. Bien sûr, on est « envahi », on connaît peu la solitude et la tranquillité, du moins à la belle saison. Mais il y a cette satisfaction d’avoir pu offrir de soi et même, ce qui est peut-être normal pour un directeur de collège, de pratiquer l’éducation silencieuse. Une éducation au partage. L’enfant qu’était alors l’auteur de ces lignes a souvent observé en silence, de loin, cet hôte du Chenoua. Toujours heureux de rendre heureux, et suffisamment fort pour passer outre les déconvenues et les comportements inconvenants. L’intéressé surprenait parfois le regard scrutateur et souriait en retour, demandant s’il manquait quelque chose, si l’on avait bien mangé ou proposant de participer à une pêche aux oursins le lendemain. Il s’en allait ensuite vers celles et ceux qui s’installaient pour un rami aux enchères ou une bonne vieille crapette. Le soir commençait à tomber. En contrebas, la mer affichait ses promesses du lendemain et l’enfant entrevoyait alors une vérité absolue : les maisons ouvertes ne peuvent qu’appeler le bonheur.

Cette chronique est dédiée à la mémoire de Si Abdelkader Bourahla.
Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous revenons.

Ténès, 1952

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samedi 7 janvier 2017

La chronique du blédard : Dans l’attente de Trump

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 janvier 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans deux semaines, lors de « l’Inauguration day » à Washington, Donald Trump prononcera après sa prestation de serment, son « adresse à la nation ». C’est un moment formel, symbolique, mais aussi très important parce que le quarante-cinquième président américain est attendu sur de nombreux dossiers. Bien sûr, les propos tenus lors de ce rendez-vous sont souvent consensuels et destinés à faire oublier les turbulences et les affrontements de la campagne électorale. Mais, à ne pas en douter, il y a aura tout de même quelques indications sur les premières mesures diplomatiques qui seront prises par la nouvelle administration.

Dans le monde arabe, Trump est attendu sur trois dossiers majeurs. Le premier concerne la question palestinienne. On le sait, le locataire de la Maison-Blanche a nommé un proche du Likoud comme ambassadeur et annoncé surtout qu’il transfèrera l’ambassade américaine en Israël de Tel Aviv à Jérusalem. Rappelons que cela fait déjà plus de dix ans que le Congrès a voté (à une très grande majorité) un tel transfert. Comme l’ont fait ses prédécesseurs Clinton et Bush, et comme il le fait depuis 2009, Barack Obama a néanmoins signé le document qui, au nom de la « protection de l’intérêt national américain », empêche ce déplacement pour les six mois à venir. Cela renvoie l’éventuel changement d’emplacement de l’ambassade à juin prochain. A ce moment-là, Donald Trump pourra donc décider de ne pas s’opposer à ce transfert. Quelle sera alors la réaction des Palestiniens et du reste du monde arabe ?

Pour les premiers, toutes les hypothèses sont permises à commencer par une nouvelle intifada. Démunie, affaiblie sur le plan politique, l’Autorité palestinienne a quant à elle, faute d’arguments et de leviers d’influence, laissé planer la menace d’une rupture de ses relations avec Israël et la remise en cause même de la reconnaissance de l’Etat hébreu. Dans un contexte où les Israéliens se préparent à faire passer une nouvelle loi sur la colonisation – ce qui en dit long sur l’impact de la récente résolution des Nations Unies sur les intentions du gouvernement Netanyahou -, cette question de l’ambassade américaine en Israël est susceptible de provoquer une grave crise entre Israéliens et Palestiniens. Quant au monde arabe, il ne faut rien en attendre. Une réunion de la Ligue arabe sera décidée mais, et les Palestiniens le savent bien, aucune action d’envergure ne sera entreprise d’autant que certains membres de la Ligue sont aujourd’hui les alliés objectifs d’Israël.

En effet, et c’est l’un des autres points sur lequel Trump est attendu, les monarchies du Golfe, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, ne cachent pas leur désarroi quant aux intentions du président américain. Certes, ce dernier a laissé entendre qu’il était partisan d’une ligne dure à l’encontre de l’Iran. Une position qui ravit les dirigeants israéliens et qui aurait pu rassurer l’Arabie saoudite et ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (GCC). Mais, dans le même temps, plusieurs articles de presse publiés aux Etats-Unis laissent entendre que Trump accorderait une oreille attentive aux recommandations de nombreux lobbies, dont celui du pétrole, qui ne veulent absolument pas être exclus du marché iranien. A Riad on s’inquiète ainsi du fait que le président élu a déclaré à plusieurs reprises vouloir « renégocier » l’accord conclu avec Téhéran sur la question du nucléaire. Pour les monarchies du Golfe, ce n’est pas de renégociation dont il devrait être question mais de remise en cause voire d’annulation pure et simple. Et leur inquiétude est d’autant plus grande que, par ailleurs, Trump a déclaré à plusieurs reprises que l’Amérique ne payera pas indéfiniment pour leur sécurité. On voit mal les Etats Unis retirer leurs troupes de la région mais on peut s’attendre à ce qu’ils exigent plus de contreparties…

Pour ce qui concerne le troisième point, les relations entre Washington et Téhéran vont aussi avoir leur impact sur le dossier syrien tout en étant conditionnées par la volonté de Trump de trouver un terrain d’entente avec la Russie de Vladimir Poutine. L’équation est pour le moins compliquée. Sur la Syrie, on sent bien que la nouvelle administration américaine sera tentée de laisser définitivement le champ libre à la Russie et donc à Assad. Mais l’Iran reste un sujet possible de tensions entre Moscou et Washington. Souvenons-nous que la réémergence de la Russie dans le domaine des relations internationales a été permise, entre autre, par la question des négociations sur le nucléaire iranien. Autrement dit, on voit mal comment Trump pourra à la fois contenter Israël sur l’Iran et garder de bonnes relations avec Moscou.

Il sera aussi intéressant de voir comment Trump va réagir face aux pressions des néoconservateurs qui le poussent à reprendre pied au Proche-Orient, notamment en Syrie. Comment va-t-il aussi mener la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) ? Sur ce dossier, ses déclarations d’intention sont peu claires et contradictoires. Va-t-il inciter Moscou à intervenir en Irak, notamment dans la bataille de Mossoul ? Va-t-il exiger des pays de la région, notamment les monarchies du Golfe et la Turquie, qu’elles s’investissent plus dans la guerre contre l’OEI ? Toutes ces questions restent posées. En attendant les réponses, il ne faut pas oublier les conséquences possibles de « l’inattendu ». En effet, le début d’une présidence américaine voit souvent arriver des événements imprévisibles, du moins a priori, et dont les conséquences façonnent le mandat à venir. Avec un homme aussi imprévisible que Trump à la Maison Blanche, cela ne rassure guère…

PS : Trump ou pas, que cela ne nous empêche pas de souhaiter une bonne et heureuse année 2017 aux lecteurs de cette chronique.
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La chronique du blédard : Alep, Gaza et BHL

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 décembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Quelques jours avant la chute d’Alep-est (« la libération d’Alep-est », diront les Poutinolâtres et autres Bacharophiles), une séquence vidéo a cartonné sur internet et les réseaux sociaux. Mise en ligne par le site RT News (ex Russia Today News), un site financé par des fonds publics russes, elle entendait « démonter en deux minutes la rhétorique des médias occidentaux sur la Syrie ». Eva Bartlette, journaliste « indépendante » canadienne y répond à son confrère norvégien Kristoffer Ronnenberg, correspondant d’Aftenposten aux Etats Unis, en déroulant l’habituel argumentaire pro-régime : les médias « mainstream » mentent, les rebelles sont tous des terroristes, les Casques blancs seraient une imposture, etc…

Il ne s’agit pas ici de perdre son temps à répondre à cette propagande qui foisonne sur internet et que la fachosphère reprend et amplifie. On notera simplement que ce qui a donné de l’impact à cette intervention, c’est que la journaliste s’exprimait avec, derrière elle, le logo des Nations unies ce qui a poussé de nombreux internautes à penser que le débat était organisé par l’ONU. En réalité, et le site RT News et ses affidés se sont bien gardés de le préciser, cette conférence de presse était organisée par la Mission permanente de la République syrienne aux Nations Unies, autrement dit la représentation du régime syrien. Celles et ceux qui ignorent le fonctionnement des Nations Unies, et ils semblent être nombreux, doivent savoir que n’importe quelle représentation diplomatique à l’ONU a le droit d’utiliser l’une des nombreuses salles de presse de l’institution sans pour autant que les conférences organisées puissent recevoir le label onusien. Pour résumer, il y a une grande différence entre « conférence organisée à l’ONU » et « conférence organisée par l’ONU ». Mais gageons que cette précision ne convaincra pas celles et ceux qui affirment que « l’ONU a dénoncé les mensonges de la presse mainstream »…

Mais ce qui doit interpeller dans l’affaire, c’est le succès de cette vidéo. On peut le mettre sur le dos de l’audience croissante du conspirationnisme mais cela ne suffit pas. En effet, c’est aussi le résultat de la perte de crédibilité des grands médias quant aux affaires internationales. Si l’on s’en tient au monde arabe, et à sa propension actuelle à réfuter le discours anti-Bachar, deux dossiers donnent de la consistance à cette défiance. Il s’agit de la guerre en Irak de 2003 et la situation du peuple palestinien, notamment à Gaza. Il y a quelques temps, j’ai participé à une émission sur TV5 où le représentant du New York Times a évoqué, sans honte bue, les attentats du 11 septembre 2001 pour justifier l’invasion de l’Irak décidée par George W. Bush et soutenue, entre autres, par Tony Blair. Or, on sait aujourd’hui l’ampleur du dévoiement de ce quotidien dont plusieurs journalistes ont repris sans ciller les mensonges du Pentagone et du Département d’Etat. Certes, le quotidien a présenté ses excuses à ses lecteurs mais ce fut une démarche à minima et, aujourd’hui, ses journalistes s’irritent quand on leur rappelle cette grande erreur. Ils ne veulent pas voir à quel point cette affaire a laissé des traces dans les mémoires. Pire, certains d’entre eux sont même tentés par un certain révisionnisme destiné à minimiser les errements de leur journal dans cette guerre dont l’Irak, en particulier, et le monde arabe en général, continuent de payer le prix fort.

Abordons maintenant la question du peuple palestinien et évoquons une autre vidéo qui a, elle aussi, cartonné sur les réseaux sociaux. Il s’agit du passage du « philosophe » Bernard-Henri Levy dans l’émission Upfront d’Al-Jazeera en langue anglaise. Les questions du journaliste Mehdi Hasan étaient simples et percutantes (BHL n’est jamais, mais vraiment jamais, interviewé de la sorte par les médias français…) : pourquoi l’émoi et la solidarité en faveur d’Alep-est et pourquoi le silence quant au sort du peuple palestinien en Cisjordanie et à Gaza ? Pourquoi évoquer une « no-fly zone » pour Alep et ne pas en avoir fait de même pendant les bombardements de Gaza en 2008-2009 et 2014 ? Déstabilisé, bredouillant dans un anglais plutôt incertain, le coucourdier à la chemise blanche de Saint-Germain-des-Prés a démontré à quel point le double ou triple langage ne le gênait pas en prétendant, entre autres, que la Guerre de Gaza était « défensive » et qu’il convenait de ne pas comparer les deux situations puisque les morts à Alep-est étaient bien plus nombreux que ceux de Gaza. Etrange argument quand on sait que le même personnage affirme qu’il ne faut pas entrer dans « l’arithmétique des morts » quand on lui fait remarquer que le nombre de victimes palestiniennes est bien plus important que les israéliennes.

Certaines causes sont souvent entachées par des soutiens dont elles se seraient bien passées et cela ne doit pas remettre en question leur justesse. Que BHL soutienne tel ou tel soulèvement dans le monde arabe ne doit pas servir de seule justification pour adopter une position contraire. En 1992, et durant les années qui ont suivi, le « philosophe » avait pris parti pour l’interruption du processus électoral en Algérie et s’était même démené pour soutenir nombre d’illustres personnalités algériennes. Si l’on s’en tient au raisonnement qui prévaut aujourd’hui chez nombre de nos concitoyens, cela veut donc dire que les partisans de cette interruption se sont fourvoyés... Bien entendu, l’affaire est plus complexe mais cet exemple précis devrait inciter à juger de certaines situations autrement qu’en se déterminant en fonction de ce qu’en disent la presse occidentale et BHL.
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mardi 3 janvier 2017

La chronique du blédard : Cette grave crise qui vient

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 décembre 2016

Akram Belkaïd, Paris

Au-delà des positions des uns et des autres (au passage, un petit salut aux poutinolâtres que ma dernière chronique a rendu ivres de colère…), que dit le drame syrien aux Algériens ? Il peut paraître inconvenant de poser cette question et de se regarder le nombril quand un autre peuple vit l’enfer. Mais l’impératif de solidarité et d’empathie ne doit pas empêcher la réflexion ainsi que ce que je qualifierai d’intelligence préventive ou anticipatrice. C’est d’autant plus vrai que de nombreux Algériens, plus ou moins perméables aux campagnes d’auto-affolement sur les réseaux sociaux, sont désormais persuadés que leur pays « est sur la liste ». Quelle liste ? Etablie par qui ? N’entrons pas dans ce débat qui ravirait n’importe quel complotiste et disons simplement que nombre d’Algériens s’accordent pour dire que les temps qui viennent risquent d’être durs.

Quelle que soit la lecture des événements qui embrasent le monde arabe, complot, révoltes qui tournent mal, quête incessante d’une transition démocratique, il y a donc une convergence des pronostics et des craintes. « L’exception algérienne », c’est-à-dire cette situation intérieure plutôt calme et stable qui intrigue tant d’observateurs étrangers, serait-elle en train de s’achever ? On dit que l’histoire ne se répète jamais mais, pour commencer, il n’est pas inutile de regarder en arrière pour se rafraichir la mémoire. A y regarder de près, la période actuelle ressemble d’une certaine manière au creux des années 1980. Des cours du pétrole qui s’effondrent, un monde arabo-musulman miné par la guerre froide irano-saoudienne et, pour l’Algérie, l’inéluctable recours à l’endettement extérieur pour maintenir un train de vie déjà imparfait et inégalitaire. On connaît la suite. Des émeutes sanglantes, la torture, un « printemps » qui tourne mal et des années de cendre dont le prix se paie encore aujourd’hui.

Soyons clairs et ne prenons pas de gants. Une grave crise vient. A l’atonie actuelle d’une société et d’un champ politique qui semblent pétrifiés, risque de succéder le pire. Ce n’est pas la prédiction du simple auteur de ces lignes. Encore une fois, une majorité d’Algériens en est convaincue et l’instinct des peuples longtemps violentés ne les trompe que rarement. Il faut dire que le panorama n’incite guère à l’optimisme. Aux blocage politique, marasme économique et régressions sociétales (ah, que cette pitoyable et honteuse affaire de faux médicament contre le diabète est emblématique du mal algérien !) s’ajoute un contexte géopolitique régional explosif (chaos en Libye, résurgence de tensions entre le Maroc et le Front Polisario, instabilité au Sahel,…).

Dans une telle situation, comparable à un champ de céréales en été qui n’attend plus qu’une allumette pour flamber, la démarche la plus évidente serait une initiative politique majeure. Ne parlons pas de ces démarches de rassemblement autour d’une union forcée au nom de l’unité nationale. On connaît les conséquences de ce genre de stratégie avec le musellement de l’opposition et le verrouillage des libertés individuelles. Non, il s’agit de penser autre chose pour empêcher que les prophéties qu’on entend ou lit ici et là ne s’autoréalisent. Et c’est là que la leçon syrienne intervient. Que nous dit-elle ? La réponse est simple. Dans un pays où le régime ne concède rien, quand la crise survient de manière concrète, alors il est trop tard pour la paix civile. Rien de ce qui est entrepris ensuite comme acte de conciliation et de résolution du conflit ne peut arriver à juguler les pulsions destructrices des uns et des autres. Et rien ne peut empêcher tel ou tel acteur extérieur de profiter de l’aubaine pour pousser en avant ses pions et son agenda. En un mot, tout se joue en amont. Et c’est dans cet amont que le navire Algérie a encore la chance de naviguer. La question est jusqu’à quand ?

Nombreux sont ceux qui demeurent persuadés que c’est l’ouverture démocratique qui amène le chaos. C’est l’idée véhiculée en ce moment. Taisez-vous et restez tranquille sinon vous aurez la Syrie ou la Libye chez nous, tel est le message. Pourtant, l’idée n’est pas d’exiger un changement brutal de l’ordre des choses mais de réfléchir à une transition concertée qui présenterait le double avantage d’être pacifique et de désamorcer nombre de tensions. A l’heure où des apprentis-sorciers revendiquent ouvertement la sécession de telle ou telle région algérienne, ne rien entreprendre de constructif pour défendre la cohésion nationale est dangereux. Les faiblesses d’un pays ne font pas simplement qu’affecter sa population, elles sont l’outil idéal pour n’importe quelle instrumentalisation. Donnez-moi une colère et un mal-être, donnez-moi une surdité et une arrogance, et je vous offre une révolte, que dis-je, une révolution…

Depuis quelques mois, de nombreux médias reprennent à l’envi le célèbre propos d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Pour ma part, je préfère une autre citations tirées de ses Cahiers de prison : « La crise est le moment où l'ancien ordre du monde s'estompe et où le nouveau doit s'imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions. Cette phase de transition est justement marquée par de nombreuses erreurs et de nombreux tourments. » Il ne tient qu’aux Algériens, à commencer par leurs dirigeants, de faire en sorte que cette inéluctable transition se passe au mieux.
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