Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 28 juin 2013

La chronique de l’économie : L’or pâlit

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Mauvaise passe pour l’once d’or dont le prix est tombé la semaine dernière au-dessous du seuil des 1300 dollars. Déjà, en avril dernier, le métal précieux avait perdu 200 dollars en à peine deux séances. Selon la majorité des experts, ce recul devrait se poursuivre voire s’aggraver. Pour les analystes de Goldman Sachs, l’once se stabilisera tout de même autour de 1300 dollars à la fin 2013 et ne devrait valoir que 1050 dollars à la fin 2014. D’autres spécialistes la voient même passer sous la barre symbolique des 1000 dollars. Bien sûr, on reste loin des niveaux de la fin des années 1990 où l’or peinait à dépasser le cours des 300 dollars l’once mais le repli actuel est tout de même une mauvaise nouvelle pour les épargnants à la recherche de placements sûrs.
 
L’économie américaine va mieux, l’or chute
 
Il y a plusieurs raisons conjointes qui expliquent le recul du métal jaune. La première est directement liée aux déclarations de Ben Bernanke, le patron de la Réserve fédérale américaine (Fed). Ce dernier a annoncé que la Banque centrale étasunienne allait progressivement diminuer ses injections de liquidités dans le secteur financier jusqu’à les cesser au milieu de l’année prochaine (ces injections consistent, entre autre, à prêter de l’argent aux établissements bancaires à des taux très inférieurs à ceux du marché afin de soutenir l’activité économique). Ce propos, basé sur les perspectives d’amélioration de l’économie américaine, a immédiatement fait monter le dollar par rapport à d’autres devises comme l’euro ou le yen (si une économie est solide, sa monnaie s’apprécie). Or, quand le dollar augmente, cela pénalise les détenteurs d’autres devises qui souhaitent acheter du métal précieux. En effet, comme les transactions sur l’or sont libellées en billets verts, il leur faut d’abord acheter du dollar et donc payer le prix fort du fait de sa vigueur.
 
La seconde raison relève de l’évolution des marchés boursiers. En signifiant que l’ère de l’argent gratuit ou presque est terminée, Ben Bernanke a provoqué un dévissage des marchés d’action. Pour compenser leurs pertes, les opérateurs ont donc été obligé de vendre de l’or ce qui a accentué l’effet baissier pour l’once. A cela, s’ajoute le fait que l’appréciation du dollar s’accompagne par une hausse des taux d’intérêts. Pour les investisseurs, il devient dès lors moins rentable de placer leurs fonds dans le métal jaune puisque la vigueur des taux d’intérêt leur offre deux avantages : d’abord la possibilité de placements mieux rémunérés et, ensuite, l’assurance que l’inflation ne sera pas au rendez-vous durant les prochains mois (la hausse des taux est la meilleure garantie contre l’inflation voire l’hyperinflation). Du coup, l’or perd de son attrait. Il n’est plus un placement idéal et n’apparaît plus comme la valeur refuge contre l’inflation.
 
Une valeur qui reste sûre
 
Faut-il pour autant se résoudre à vendre de l’or ou à s’en détourner ? Rien n’est moins sûr. D’abord, la demande physique pour ce métal ne baisse pas. Les Banques centrales du monde entier continuent d’en acheter et les particuliers, notamment en Asie, ne sont pas près de s’en détourner. De plus, les paris de Bernanke sur un redémarrage de l’économie américaine sont risqués et rien ne dit que la Fed ne va pas être obligée de revenir à une politique monétaire plus accommodante en 2014 (par le biais d’une baisse des taux ou par de nouvelles injections de liquidités dans le circuit financier). Et cela profitera automatiquement à l’once de métal précieux. Le dilemme est donc réel. S’il faut se garder de vendre ses avoirs en or, la question reste de savoir quand est-ce qu’il sera rentable de se remettre à en acheter. A 1000 dollars l’once ? Mais qui peut être sûr qu’elle ne baissera pas à 900 dollars avant de repartir à la hausse…
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La chronique du blédard : De Dakar à Paris, à petites foulées

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Courir… Courir pour réfléchir, pour découvrir ou redécouvrir la terre d’Afrique. Courir aussi pour, au bout du long chemin, revisiter les lieux de son enfance et de ses origines, pour prendre la mesure de l’évolution, inquiétante, de son propre pays, à savoir la France. Courir enfin pour réfléchir, avoir de nouvelles idées d’écrits, d’articles et de livres. Journaliste amoureux de l’Afrique, marié à une Sénégalaise, Pierre Cherruau, ami du présent chroniqueur auquel l’honnêteté commande de faire cette précision, appartient à la grande fraternité des joggers. A petites foulées, il a relié Dakar à Paris en un marathon singulier qu’il nous raconte dans son dernier livre (*).
 
Sslick, sslock… nous suivons donc sa course sur la latérite, cette terre rouge si caractéristique de l’Afrique de l’Ouest. Une course qui le mène aussi sur le sable des plages sénégalaises, où il croise des lutteurs, véritables vedettes nationales, à l’entraînement. Une course d’endurance qui l’oblige à s’engager, vaille que vaille, sur le goudron des routes meurtrières où les chauffards sont rois et légion. On le suit donc, traversant cette Afrique où il « rêve davantage » et dont il écrit qu’elle l’a « toujours inspiré, apaisé, consolé », qu’elle lui a « toujours porté chance » et que c’est pour cela qu’il compte sur elle pour lui indiquer « une voie nouvelle ».
 
Chaque étape du périple, chaque halte, est une occasion de prendre la mesure des réalités africaines. Voici notre coureur à la pointe des Almadies à Dakar, cette ville transformée « en vaste chantier perpétuel ». Le lecteur court à ses côtés le long de la corniche, cette « route des riches » avec ses maisons à plusieurs millions d’euros et cette question qui, d’emblée s’impose : d’où vient l’argent ? Détournement de fonds publics ou de l’aide internationale au nom d’un « coefficient d’évaporation » d’au moins 15% ? Ou bien encore, est-ce le blanchiment des revenus sans cesse croissants d’un trafic de cocaïne à destination de l’Europe mais qui gangrène désormais toute l’Afrique de l’Ouest ?
 
Maintenant l’auteur traverse le Plateau, passe à côté du cimetière Bel Air où est enterré Léopold Sédar Senghor, se désole de l’état calamiteux de la baie de Hann, véritable « désastre écologique ». Le voici déjà à Thiaroye d’où partent les pateras à destination de l’Europe. Ici, comme à Saint-Louis qu’il ralliera plus tard, les « S’en fout-la-mort » défient l’océan et n’ont pour mot d’ordre que « Barça ou Barsakh », c'est-à-dire Barcelone ou la mort… Viennent ensuite Diacksao, banlieue abandonnée où l’on s’organise comme on peut. Rufisque, ville où, affirment les Dakarois, « les forces mystiques sont très puissantes » surtout à la tombée de la nuit. L’auteur s’en moque, il aime à avancer entre chien et loup et n’a pas peur des fantômes. Il affirme même vivre avec eux.
 
Car, dans sa course, Pierre Cherruau n’est pas seul. Il y a d’abord certains auteurs qui l’accompagnent. Bipago Dipo, Amadou Hampâté Bâ, Abasse Ndione, Wolé Soyinka mais aussi Henning Mankell, Lucio Mad et Simenon. Mais, il y a surtout le souvenir prégnant de son père, journaliste lui aussi et disparu de cette maladie, le cancer, que les médias et les gens disent longue pour ne pas la nommer. « Juste avant de mourir, mon père a écrit sur un papier gris, d’une écriture tremblante, que sa plus grande fierté c’était de m’avoir transmis la passion de la course à pied » écrit l’auteur. Voici donc l’une des clés de ce voyage particulier, de cette entreprise quelque peu déraisonnable. Tout au long de ses foulées, en Afrique comme sur les bords de Loire, il est souvent confronté à l’idée de la mort. Celle de ses proches disparus, celle des moutons jetés sur le bas-côté ou celle des victimes des bus lancés à toute allure.
 
C’est à un anti-rallye Paris-Dakar que nous convie Pierre Cherruau. Le périple d’un « toubab », un blanc, qui, au soir de ses haltes, dort chez l’habitant et évite soigneusement ces grands hôtels luxueux que tant de pseudo grands-reporters affectionnent. Pour les Sénégalais qui le voient avancer sous un soleil de plomb, la peau dévorée par les allergies dues à la pollution, ce coureur n’est rien d’autre qu’un « blanc gâché », c’est-à-dire désargenté, qui ne possède pas de 4x4 et qui se contente d’une simple bouteille d’eau minérale quand il s’approvisionne dans une essencerie, terme que Senghor a fait entrer dans le dictionnaire pour désigner une station-service.
 
On peut courir pour fuir. Mais on peut aussi courir pour aller au-devant des autres. Pour mieux les comprendre. C’est ce qu’a fait l’auteur qui nous restitue une « autre » Afrique. Que savons-nous de la vie quotidienne des millions d’Africains ? Que savons-nous d’autre que ce que les médias, toujours alarmistes et misérabilistes, nous servent à longueur de colonnes ou d’images ? Que savons-nous au-delà du cliché ? Dans son livre, Pierre Cherruau nous parle de la tolérance au Sénégal, pays à majorité musulmane où tout le monde ou presque fête Noël. Il nous parle de la Téranga, cette hospitalité généreuse, obligatoire, qui fait que l’on accueille sans hésiter l’étranger de passage, lui offrant de partager un thiéboudiène au thiof, un plat national fait de riz et de mérou. Cette Téranga qui fait que même dans un foyer africain à Etampes, dans la banlieue parisienne, on lui cèdera un endroit où dormir quitte à s’en aller ailleurs ou à faire une nuit blanche.
 
Mais, après la Mauritanie, le Maroc et l’Espagne, il y a la France. L’auteur continue de courir dans un pays qui l’inquiète. C’est le pays de Claude Guéant à qui il a écrit une lettre pour lui reprocher ses dérapages xénophobes. Un courrier qui a fait grand bruit et que des milliers d’internautes ont visionné et partagé. Pierre Cherruau court pour clamer les principes de fraternité et d’humanité. Père de deux enfants métis, il craint pour sa France, rongée par les discours de haine et de suspicion. Son périple africain porte le lecteur, lui ouvre des portes et engendre des rêves de voyage. La partie européenne, de Barcelone à Paris en passant par le Médoc et ses populations pauvres, est quant à elle une mise en garde. Un dur rappel à la réalité hexagonale.
 
(*) De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées, Calmann-Lévy, 325 pages, 18,5 euros.
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mercredi 26 juin 2013

Du Qatar et du persiflage à l'algérienne

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A lire nombre de réactions d’internautes algériens, mais aussi tunisiens, on se rend compte que le Qatar ne laisse personne indifférent. Ainsi, des centaines de messages fustigent-ils la transmission du pouvoir entre l’émir et son fils, une transmission pacifique qu’ils qualifient avec virulence de parodie démocratique.
 
De même, les observateurs et analystes qui saluent cet événement, ne serait-ce que parce qu’il est d’une rareté absolue dans un monde arabe habitué aux coups d’Etat sanglant et aux longues agonies des zaïm, sont accusés d’avoir été achetés et arrosés par la manne gazière de l’émirat. Rien de moins ! Le moindre commentaire nuancé, voire positif, sur cet événement est qualifié de traîtrise et de prostitution.
 
Fatigue… Car, disons-le, il y a beaucoup de suffisance et d'arrogance dans ces réactions. C'est un peu l'hôpital qui se moque de la charité. Ou alors c'est celui qui a le derrière à l'air qui se moque de celui qui n'a pas de chaussures...

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de défendre le Qatar ou de prétendre que cette monarchie  est soudainement devenue une démocratie. Rappelons donc (liste non exhaustive) que les partis politiques y sont interdits, qu’on n’y vote guère et qu’un poète y est actuellement emprisonné pour avoir chanté les louanges du Printemps arabe.
 
Mais, convenons tout de même que ce qui vient de s’y passer est intéressant. C’est la première fois depuis au moins deux décennies, qu’un monarque de la région est remplacé de son vivant et sans qu’il ne s’agisse d’un coup d’Etat. Certes, ce n’est pas une élection. Certes, on peut se demander quel est le rôle de l’administration Obama derrière ce passage de témoin annoncé depuis plusieurs semaines. Mais tout de même ! Quel pays arabe peut s’enorgueillir d’avoir vécu une transition aussi pacifique ?

Il n’est donc pas interdit de critiquer le Qatar (et l’auteur de ce blog ne s’en prive pas). Mais, il faut tout même savoir balayer devant sa porte. Les Algériens ont vu le président Boudiaf se faire assassiner sans réagir. Ils ont accepté trois mandats de Bouteflika sans réagir. Ils ont gobé une révision constitutionnelle qui lui offrait des présidences à répétition sans réagir. Ils se préparaient à avaler un quatrième mandat sans réagir. Pire encore, et sans un certain avc,  il est même possible qu’ils auraient dû se préparer par la suite à voir le frère succéder au frère, à l’image de ce qui se passe en Arabie Saoudite.
 
Alors, comme on dit chez nous : chouia… Un peu de retenue dans le persiflage ne fera de mal à personne surtout quand on est dans une situation qui n'est guère plus glorieuse que celle des monarchies absolues du Golfe…
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mardi 25 juin 2013

dimanche 23 juin 2013

La chronique du blédard : Le matin où le ciel de Paris s’est obscurci

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 20 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Soudain, la nuit. Inattendue. Effrayante. En ce lundi 17 juin, il n’est que dix heures du matin mais l’obscurité règne sur Paris. La capitale française est plongée dans le noir et la grosse pluie qui s’abat accroît le sentiment de malaise. De peur. Le plafond nuageux est si bas qu’on le croirait à portée de main. Cela ressemble à de l’ardoise mouvante. On dirait aussi une éclipse totale, de celles qui exigent des croyants une prière immédiate pour éloigner le pire et implorer la miséricorde divine. Dans la rue, un silence étrange se fait. Une femme s’arrête et cherche un abri plus sûr que l’enseigne d’une librairie. La gardienne d’un immeuble lui permet d’entrer dans le hall. Avant de refermer la porte, elle jette un dernier regard en direction du ciel et se signe. Une voiture se range en double file. L’automobiliste déclenche le signal de détresse et va s’abriter sous une porte-cochère. A celui qui lui demande pourquoi il fait cela, il parle de foudre imminente et de possible averse de grêlons aussi gros, aurait annoncé une radio, que des balles de tennis. Les corps se crispent, les visages se tendent. On attend une explosion, un déchaînement, qui ne viendront pas. La menace ne fait que passer. Aux devins d’interpréter l’augure…
 
L’épisode ne dure guère plus de dix minutes mais il marque les esprits. Il va meubler toutes les conversations à venir. Des expressions grandiloquentes, excessives, vont être employées. Armageddon, diront quelques-uns.  Scène de l’apocalypse, jureront d’autres, propos qui seront repris par nombre de télévisions et de journaux. Mises en lignes sur internet, les images du phénomène ne parviendront pas vraiment à restituer son caractère sidérant. Il en est souvent ainsi pour ce qui concerne les manifestations météorologiques extrêmes. Mais dans le cas présent, ce n’est pas de la violence d’un ouragan ou d’une tornade qu’il s’agit. Cela concerne plutôt ces instants d’effarement, où la lumière du jour disparaît sans que l’on s’y attende. Cela concerne ces longues minutes où l’on se demande ce qui se passe, où la radio ne donne (pas encore) d’explications (ce qui amènera à s’interroger par la suite sur l’information de proximité y compris dans une grande ville). Cela concerne enfin ces instants où la panique peut gagner, où l’être humain est soudainement renvoyé à son insignifiance face à la nature et ses colères.
 
Durant les heures qui ont suivi, de nombreuses discussions ont mis en exergue ce sentiment de solitude ressenti durant cet événement atypique. Un peu comme si les uns et les autres se préparaient à affronter seuls et sans aide aucune la catastrophe que ces nuages noirs semblaient annoncer. Que faire quand on est dans un bureau, que le ciel menace de s’ouvrir et que l’on est si loin des siens ? Que faire quand on est loin de l’école de ses enfants ? Et, d’ailleurs, cette école, est-elle suffisamment robuste pour résister à ce qui va frapper ? Faudrait-il sortir, courir sous la pluie, défier les éléments, pour y aller ? Aura-t-on le temps d’y arriver ?
 
De la solitude donc. Mais aussi de l’impréparation. Que faire ? Habitués à un ordre tranquille et protecteur, les habitants de la ville ne savent rien de ce qu’ils devront accomplir en cas de catastrophe naturelle ou autre. Certes, chaque premier mercredi du mois, à midi puis midi passé de cinq minutes, deux essais de sirènes rappellent aux citadins que cette longue plainte pourrait, un jour ou l’autre, les avertir d’un danger quelconque. Oui, et alors ? Où aller ? Quelles seraient les premières mesures à prendre ? Les premiers gestes ? Les choses à faire et celles à, surtout, ne pas faire ? Personne ne le sait. Personne n’y est préparé. Il n’y a donc qu’à vivre avec la certitude que tout ira toujours bien dans le moins mauvais des mondes.
 
En ce moment, c’est la menace d’une crue de la Seine qui plane sur Paris. De temps à autre, un article de presse rappelle que certaines administrations et organisations prennent leurs dispositions. Ministères, musées, hôtels et autres commerces savent que cette crue n’épargnera pas leurs sous-sol ni même leurs premiers niveaux. Et le reste ? Les habitants ? Savent-ils par exemple qu’une crue de la Seine peut signifier aussi la montée des nappes phréatiques y compris à des kilomètres du fleuve ? Pas sûr… Pas d’information officielle sur le sujet. En ces temps difficiles, de morosité et de « maussaditude » générales, mieux vaut ne pas inquiéter l’habitant. Il sera toujours temps, croit-on, de le mettre en garde et de lui expliquer ce qu’il doit faire au cas où…
 
Le temps ? Lisons ce qu’en dit Paul Virilio, ce philosophe français qui ne cesse de réfléchir aux liens entre l’évolution des sociétés humaines et des catastrophes qui en résultent. « L’accident est inséparable de sa vitesse de surgissement inopiné, écrit-il, et cette ‘vitesse virtuelle’ de la surprise catastrophique doit donc bien être étudiée, et non seulement la ‘vitesse actuelle’ des objets et des engins récemment innovés » (*).
 
Bien entendu, il ne s’agit pas de vivre dans la hantise de ce qui pourrait advenir mais, des épisodes comme celui du ciel noir de Paris ou bien encore celui des récentes inondations d’Alger devraient obliger tout un chacun à prendre le temps de la réflexion et de l’interrogation. Le temps de la prise de conscience qu’il n’est peut-être pas sain de compter uniquement sur autrui, autorités, gouvernement, mairie, pouvoirs dits publics, pour se sentir protégé…
 
(*) L’accident originel, Editions Galilée, janvier 2005.
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vendredi 21 juin 2013

The Algerian Post : Colomb Pacha ou quand Abdel Colomb découvre Les Amériques au nom d’Allah Le Miséricordieux

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TAP, vendredi 21 juin 2013

Akram Belkaïd, Paris
 
                           Colomb Pacha

Et si l’Histoire s’était écrite autrement ?

 Ce thème, on le sait, offre des milliers de sujets de réflexion et ouvre la voie à de multiples fictions. Imaginons un instant ce qui se passerait aujourd’hui si l’Algérie n’avait pas été indépendante en 1962 ou si Napoléon Bonaparte avait remporté la victoire à Waterloo… C’est à partir de ce type d’interrogation que les éditions Delcourt publient une série de bandes dessinées intitulées « Jour J ».


« Et si l’Histoire avait pris un cap différent de celui que nous connaissons, s’interrogent ainsi les auteurs Fred Duval et Jean-Pierre Pécau. Et si les Russes avaient réussi à marcher sur la Lune avant les Américains ? Et si l’épicentre de la Guerre froide s’était trouvé à Paris et non à Berlin (…) ».
L’intrigue de l’album numéro 13 se déroule en 1492 et a pour héros le marin génois Cristóbal Colón (Christophe Colomb). Contrairement à ce qui s’est passé, les auteurs imaginent une Espagne où la Reconquista n’a pas eu lieu et où les Almohades règnent en maîtres sur la péninsule, menaçant même à court terme d’envahir la France. Le navigateur, persuadé de trouver une route à l’Ouest vers le Cathay (nom donné à la Chine par Marco Polo), s’est converti à l’islam et ses deux navires, des qarib (mot arabe qui donnera celui de caravelle), ont été financés par des marchands juifs et musulmans. Petite précision au passage, si Colón a été obligé d’en appeler aux musulmans, c’est parce que le roi de France n’a pas cru en son projet (un clin d’œil des auteurs à la France officielle d’aujourd’hui qui ne croit plus qu’à sa seule splendeur passée et qui oblige ses talents à aller tendre leur sébile aux monarchies pétrolières ?).

Voilà donc Colón arrivant sur une terre nouvelle. Nouvelle ? Pas vraiment. Un peuple y habite déjà, martyrisé par des « démons » sanguinaires dont l’identité ne surprendra pas celles et ceux qui savent que le navigateur génois n’est certainement pas le premier à avoir « découvert » l’Amérique. C’est donc une lecture passionnante qu’offre cet album avec quelques références historiques comme celle qui fait mention du grand savant Al-Biruni (973-1048), contemporain d’Avicenne, et l’un des premiers astronomes d’après l’Antiquité à avoir écrit que la Terre est ronde. Mention est aussi faite à propos du franciscain Guillaume d’Ockham (1285-1347), grand savant lui aussi et dont le fameux théorème affirme qu’en « toute chose prendre la solution la plus simple », la nature ayant horreur des complications.

On appréciera la beauté du trait et des couleurs de même que la densité de certains personnages et dialogues on pense notamment aux échanges entre le guerrier Moktar et le médecin Cohen… Certes, quelques passages peuvent irriter le lecteur musulman qui aura la sensation que, dans cette histoire, les arabes restent au second plan (malgré la présence d’un sage en la personne d’Ahmed), mais l’exercice d’histoire-fiction est tout sauf déplaisant. Il peut même pousser à s’interroger sur la période actuelle.

Jour J, Colomb Pacha, 1492 : Abdel Colomb découvre Les Amériques au nom d’Allah Le Miséricordieux, Duval & Pécau – Emem, Delcourt, Série B.
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jeudi 20 juin 2013

La chronique économique : Le Qatar fait son marché (suite…)

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 19 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Combien de milliards de dollars le Qatar va-t-il dépenser en 2013 en matière de placements et d’investissements à l’étranger ? La question n’est pas anodine car l’émirat qui détient les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel est devenu l’un des acteurs principaux de la recomposition de la scène capitalistique mondiale. Selon les estimations qui circulent à la City de Londres, le Qatar devrait ainsi dépenser un minimum de 50 milliards de dollars cette année en prises de participations boursières ou en acquisitions directes.
 
Investissements dans l’énergie et la finance
 
Récemment, et à en croire le site financier Wansquare, Qatar holding, l’un des bras armés de l’émirat en matière d’investissements étrangers, a augmenté sa part dans le capital de la compagnie pétrolière française Total. Cette dernière serait ainsi passée de 3% à 4,8% ce qui fait du Qatar le deuxième actionnaire de Total après le financier belge Albert Frère qui en détient 5,4% via ses multiples sociétés. On notera que le Qatar n’a pas franchi le seuil des 5% du capital ce qui l’aurait obligé à faire une déclaration officielle à l’Autorité française des marchés financiers (AMF). Par ailleurs, les spécialises rappellent que Total est très impliqué dans l’exploitation du gaz nature qatari et que les deux parties sont engagées dans un partenariat en Afrique. Qatar Petroleum Investment vient d’acquérir 15% de la filiale d’exploration-production de Total au Congo-Brazzaville.  Un investissement stratégique qui contribuera au financement de l’investissement de 10 milliards de dollars de Total pour le développement du gisement congolais Noho nord.
 
La frénésie d’acquisitions du Qatar ne se limite pas à l’énergie ou aux investissements de prestige pour ne pas dire « bling-bling » (PSG en France, grands magasins à Paris ou Londres,…). A ce jour, il détient 7% du groupe français Vinci, 12% de Lagardère, 5% de Veolia environnement, 1% de LVMH et 3% de Vivendi pour ne parler que des « pépites » françaises. En Allemagne, il détient 17% du capital de Volkswagen après avoir vendu les 10% qu’il détenait de Porsche. Le fonds souverain Qatar Investment Authority a aussi pris des parts dans Deutsche Bank et dans la banque russe VTB. Des opérations qui confirment l’intérêt de l’émirat pour le secteur bancaire et financière puisqu’il est déjà présent dans le capital des établissements suivants : Barclays, Credit Suisse, Agricultural bank of China et Santander Brasil.  Cinq ans après la crise financière de 2008, la présence du Qatar dans le secteur bancaire peut être interprétée de deux manières complémentaires. D’une part, l’émirat a profité de rachats à bon compte et, d’autre part, comme d’autres pays du Golfe, il a été encouragé par ses partenaires européens et étasunien à recycler une partie de ses gazodollars pour relancer l’économie mondiale, et plus précisément occidentales. Ainsi, ces négociations en cours entre Doha et Londres pour que le Qatar investisse 115 milliards d’euros dans les grands projets d’infrastructures britanniques (centrales nucléaires, champs d’éoliennes, etc…).
 
Quel impact après le retrait de l’émir ?
 
Il reste à savoir comment va évoluer la politique d’investissement du Qatar dans la perspective des changements annoncés à sa tête. On le sait, l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani, 61 ans, devrait bientôt passer le témoin à son fils le cheikh Tamim, 33 ans, tandis que l’ossature du gouvernement qatari devrait être profondément modifiée avec le retrait possible du très influent et remuant Cheikh Hamad bin Jassim al-Thani, 54 ans et actuel Premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Pour autant, la majorité des experts estime que cette recomposition ne devrait pas bouleverser l’activisme financier du Qatar sur les marchés internationaux. A une réserve près : les dépenses de prestige pourraient être plus discrètes afin de contenir l’irritation croissante de la faction conservatrice de la famille régnante.

mercredi 19 juin 2013

Casablanca rétrogradée, les Bourses du Golfe supplantent leurs rivales maghrébines

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  • Akram Belkaïd           
  • Maghreb Emergent, mardi 18 juin 2013                 
  •                                                                                                              
     La décision est tombée la semaine dernière. La Bourse de Casablanca ne fera plus partie de l’un des plus importants indices regroupant les principales places émergentes. Les Bourses du Golfe qui « montent » dament le pion à leurs rivales maghrébines et africaines. Explications.
     
     Morgan Stanley Capital International (MSCI), le groupe financier qui développe et conçoit des indices boursiers, a en effet annoncé que la place marocaine n’appartiendra plus, à partir de novembre 2013, au MSCI Emerging Markets index et qu’elle est transférée dans l’indice des marchés dit « frontaliers » (frontier markets), c’est-à-dire les places qui sont considérées un rang au-dessous des marchés émergents. On relèvera au passage que MSCI vient aussi d’y déplacer la Bourse d’Athènes, qui appartenait pourtant au groupe fermé des marchés dits développés.
     
     Cette rétrogradation de la place de Casablanca n’est pas une surprise puisque cela fait plus d’un an qu’elle est envisagée en raison des performances plus que contrastée de la Bourse marocaine. Selon MSCI, c’est le manque de liquidité de ce marché qui est à l’origine de son placement dans le MSCI Frontier Markets index (on y trouve aussi le Nigeria et le Kenya). Pour mémoire, la liquidité d’une Bourse se définit à partir de l’importance du volume quotidien des transactions et de la facilité qu’a n’importe quel investisseur, local ou étranger, à acheter ou vendre une action en un temps rapide et cela sans que cela n’ait un impact majeur sur les prix. Et c’est parce que la Bourse de Casablanca n’abrite pas suffisamment d’échanges, que nombre de ses valeurs ne changent pratiquement jamais de main et que les variations de trois ou quatre valeurs ont un impact conséquent sur l’orientation générale du marché, que MSCI a estimé que la place marocaine ne remplissait plus les critères pour être qualifiée d’émergente.
     
     Plus question d’attirer les fonds internationaux
     
      En temps habituels, la sortie du MSCI Emerging markets index n’est pas une bonne nouvelle. Cela signifie, entre autre, que nombre de fonds d’investissements ne peuvent plus intervenir dans la place rétrogradée. En effet, les règles de fonctionnement de ces fonds, leurs engagements à l’égard de leurs clients mais aussi leur communication financière sont liés à la nécessité d’opérer sur des Bourses labélisées comme émergentes par MSCI ou par d’autres sociétés d’indices à l’image de FTSE (la société qui gère le principal indice de la Bourse de Londres). « La Bourse de Casablanca est détenue à 30% par des investisseurs étrangers mais, pour leur grande majorité, il ne s’agit pas de fonds internationaux. La décision de MSCI ne devrait pas affecter cette proportion », tempère toutefois un banquier marocain. En clair, les étrangers présents sur la place marocaine ne devraient pas être obligés de se retirer du marché. Mais, dans le même temps, l’époque où Casablanca célébrait avec faste son entrée dans le MSCI Emerging Markets index semble bel et bien terminée et il n’est plus question pour elle d’attirer les grands fonds internationaux. A la fin des années 1990, la Bourse marocaine, modernisée et automatisée, entendait rejoindre l’Egypte et l’Afrique du Sud dans le haut du panier des marchés africains. Ce qu’elle a réussi et ce qui a contribué à l’amélioration du rating international et de l’attractivité du Maroc. Mais, aujourd’hui, la place n’est animée que grâce à une dizaine de valeurs, trois d’entre elles ayant été sélectionnées par MSCI : Maroc Telecom, Attijariwafa et Addoha.
     
     Purgatoire… ou marchepied
     
    Plusieurs experts marocains tempèrent néanmoins l’importance de l’annonce de MSCI en affirmant que le passage au MSCI Frontier markets index n’est pas une aussi mauvaise nouvelle que ça et que cela devrait attirer d’autres types d’investisseurs étrangers même s’il s’agit de fonds plus spéculatifs. Une opinion jugée optimiste par un ancien opérateur de la Société Upline Securities pour qui le rang de « Frontier market » est soit « un purgatoire pour des places jugées en déclin soit un marchepied pour des Bourses en plein développement ». Et d’affirmer, que la Bourse de Casablanca a un besoin urgent de « redynamisation » par le biais éventuel de privatisations mais aussi de réformes destinées à injecter une partie des liquidités circulant dans le marché informel dans la sphère boursière. A ce sujet, l’expert cite l’exemple des Bourses du Qatar et des Emirats arabes unis (EAU), membres jusqu’à présent de l’indice des marchés frontières et que MSCI vient d’intégrer dans les Bourses émergentes. Selon les estimations du quotidien The National, cela signifie que ces deux marchés du Golfe, qui ont mis six ans à convaincre MSCI de leur capacité à intégrer l’indice des marchés émergents, devraient attirer à eux deux près d’un milliard de dollars de flux financiers supplémentaires en provenance de l’étranger.
     
     Bientôt une rétrogradation de la Bourse du Caire
     
     Ainsi, les Bourses du Golfe sont donc en train de damer le pion à leurs rivales maghrébines voire africaines exception faite de celle de Johannesburg qui garde son label émergent. En effet, MSCI a aussi annoncé regarder de près la situation de la Bourse du Caire, notamment en ce qui concerne la liquidité mais aussi les restrictions en matière d’ouverture du capital des entreprises publiques cotées à des investisseurs étrangers. De fait, il est plus que probable que la Bourse égyptienne fera elle aussi bientôt partie de l’indice des marchés frontières. Dans un contexte où la Bourse de Tunis est jugée à la fois illiquide et peu fiable tandis que celle d’Alger relève presque de l’anecdote, quoiqu’en prétendent ses dirigeants et la poignée de sociétés qui y sont cotées, l’émergence en termes boursiers reste donc encore un objectif lointain à atteindre en Afrique subsaharienne comme au Maghreb.
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    Extrait de L'Homme qui n'avait rien compris de Youssef Zirem

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    " L'exil est le territoire de l'amertume par excellence. Au paroxysme du malaise, l'exil est plus fort que la mort; l'exil est un bannissement insupportable dont on ne guérit jamais, l'exil ne prend jamais fin même quand on retourne au pays de ses origines, car une énorme parenthèse vient toujours rappeler à l'exilé cette période où il était ailleurs, où il a fui, où, peut-être, il n'a pas été à la hauteur de ses convictions, de son destin. L'exil se conjugue alors avec la lâcheté et la lâcheté ne pardonne à personne"
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    samedi 15 juin 2013

    Retours en Algérie : Note de lecture dans Les Echos

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    Bonnes feuilles : L'Algérie vue du cœur par Daniel Fortin (Les Echos, 14 juin 2013)
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    La chronique du blédard : Les mots du Golfe

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    Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 juin 2013
    Akram Belkaïd, Paris
     
    Souvent, quelques mots clés suffisent à résumer un pays ou une région. Dans le Golfe arabo-persique (formule neutre qui n’irritera personne…), il en est un qui s’impose d’emblée : Vision (prononcer à l’anglaise, soit « vijieune »). Le journaliste ou le chercheur de passage dans la région en a très vite pour son compte. « His highness had a vision » telle est la phrase répétée à l’envi. Son Altesse, ou plutôt son « Altessissime des cieux plus que très élevés » - puisque l’on est aux pays des émirs, des rois et des sultans - a donc eu, un jour, une vision. « A strategic vision », une vision stratégique, bien entendu, pas juste un caprice de riche. Un désert transformé en tours d’acier et de verre. Des ports et des aéroports, des usines sorties de nulle part, des compagnies aériennes qui mettent leurs concurrentes occidentales à genoux, des économies qui cherchent à se diversifier, des projets fous qui attirent les touristes et les croisiéristes, des fonds souverains qui font la pluie et le beau temps sur les marchés internationaux : « the vision » affirme être cohérente et préparer l’après-pétrole grâce au… pétrole.
     
    Du coup, le mot est mis à toutes les sauces. Tout le monde ou presque se doit d’avoir une « vijieune ». Malins, les cabinets de conseil anglo-saxons, plus qu’influents dans la région, ont saisi l’aubaine. C’est à qui vendra le plus beau rapport de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 », les pays du Golfe ne cessent de se projeter en avant, s’imaginant en puissances économiques, pariant sur le nucléaire civil et les énergies renouvelables, affirmant vouloir développer le « human capital », le capital humain lui aussi mis à toutes les sauces sauf quand il s’agit de parler du sort des migrants asiatiques ou africains et, parfois même, arabes. Des migrants qui, quand ils ne se tiennent pas bien, comme lorsqu’ils font grève pour qu’on leur verse enfin leurs salaires, sont immédiatement soumis à « the deportation », comprendre l’expulsion du territoire. Pour l’exemple, pour que les autres sachent ce qui les attend au cas où leur viendrait la mauvaise idée de revendiquer leurs maigres droits.
     
    Loin de l’Europe morose et fauchée, on ne parle ici que de « projects », des projets, et de « billions », de milliards de dollars. Les sommes avancées donnent le tournis et l’optimisme qui les porte confine à la démesure. Car, il faut bien le comprendre : tous les projets sont « world class », de classe mondiale. Pas question d’acheter de la seconde-main, il y a le Maghreb et l’Afrique pour ça… Ici, le projet doit être grand, lourd et impressionnant. Mais, attention, encore une fois vous dit-on, ce n’est pas un caprice ou un éléphant blanc destiné à arroser en commissions des responsables aussi vénaux qu’incompétents. Non, le « project » doit permettre au pays de se développer encore et toujours, de rivaliser avec les économies émergentes et de devenir un grand « hub ». Un terme qui entend tout dire : carrefour (stratégique, of course), plate-forme, nœud de communications et de transports. Le hub, signifie à celui qui l’entend le caractère incontournable du lieu, la nécessité de s’y rendre pour y faire des affaires.
     
    L’acolyte de hub est le terme « global ». Aucun projet, aucune activité, n’ont droit de cité s’ils ne sont pas « global », c'est-à-dire planétaires, ou du moins, présentés comme tels. Alors, tout le monde est global y compris l’attachée de presse d’une toute petite affaire familiale. Sur sa carte de visite elle sera donc « global press officer ». Avouez que cela en jette ! Même le « mall », ce gigantesque centre commercial où expatriés et locaux (« the locals » dans la bouche des premiers) traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être global. Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision ». Un hub global avec une vision stratégique… Avec cela, on peut broder durant des lignes et des colloques en célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une « strong economy », économie robuste mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au « sustainable development », le développement durable. Car bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, prétendre faire attention à l’environnement c’est aussi très « world-class ».
     
    Mais, tous ces bouleversements, toute cette richesse apparente pour ne pas dire tapageuse, oblige les maîtres du Golfe à ne pas perdre de vue l’histoire et l’identité. Ainsi, est-il question en permanence de « heritage », l’héritage (prononcer « heuritadje » en roulant bien le « r ») et de culture (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le mal-être généré par la « modernity », la modernité tant revendiquée, du moins pour ce qui est de l’aspect technologique car, pour les mentalités... Mais, question, de quel héritage culturel parle-t-on ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy », épicée, le terme « spice », épice, faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels.
     
    Etrange, le mot youth est peu présent même si la jeunesse ultra-gâtée commence à attirer l’attention inquiète des puissants chouyoukhs. Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait quand tout ce qui l’entoure ne parle que de luxury (luxe mais on peut aussi s’amuser à traduire cela par luxure…) et de « leisure » (c'est-à-dire loisir mais c’est à comprendre surtout dans le sens de farniente…), le maître verbe dans tout cela étant « enjoy » au sens de prendre plaisir. Résumons donc : Le Golfe, un global hub porté par des visions altessissimes et stratégiques avec des projets world-class à des milliards de dollars, respectant le développement durable et offrant au visiteur tout le luxe et les loisirs dont il a besoin (ou pas). La question, fondamentale, étant de savoir si tout cela va durer même s’il n’existe pas (encore) de mot pour résumer cette interrogation.
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    La chronique économique : Quand le FMI reconnaît ses erreurs…

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    Le Quotidien d'Algérie, mercredi 12 juin 2013
    Akram Belkaïd, Paris
     
    Le rapport, ultraconfidentiel, n’aurait jamais dû être connu du public mais des fuites dans la presse étasunienne ont obligé le Fonds monétaire international (FMI) à le diffuser dans sa totalité. Il faut dire que ce document est une critique sans appel de l’intervention conjointe de la « Troïka » (FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne) pour sauver la Grèce de la faillite en 2010. Pour mémoire, ce sauvetage a coûté près de 260 milliards de dollars en prêts auxquels s’ajoutent plus de 100 milliards de dollars d’effacement de dette. Une aide colossale donc en échange d’un plan drastique de rigueur imposé à la Grèce.
     
    L’austérité ? Un échec notable
     
    Or, le Fmi reconnaît aujourd’hui avoir trop cru dans les vertus de l’austérité. L’institution qui, à son niveau, a déboursé 47 milliards de dollars pour sauver la Grèce, s’est basée sur des « scénarios trop optimistes » tout en admettant avoir « sous-estimé » les conséquences des sacrifices imposés à ce pays et à sa population. De fait, et contrairement à ce qu’espérait le Fonds, la Grèce n’est pas sortie de la récession en 2012 et le chômage continue d’y augmenter, atteignant un taux de 25% en 2012 quand l’institution tablait sur un niveau maîtrisé de 15%. Résultat, le FMI parle « d’échecs notables » dans le dossier grec. Bien entendu, le grand argentier mondial fait mine d’oublier que de nombreux experts l’avaient mis en garde contre cette approche. Depuis la crise de 2008, des économistes renommés comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz avaient averti que l’austérité ne marcherait pas pour résoudre les problèmes de la Grèce en particulier et de l’Europe en général. Même l’administration Obama a fait savoir à plusieurs reprises qu’elle s’inquiétait de la méthode employée en Grèce, craignant que cela ne débouche sur une crise majeure en Europe et, au final, sur un ralentissement de l’économie mondiale. Et ne parlons pas des Grecs eux-mêmes qui n’ont eu de cesse de protester contre les gigantesques économies et baisses de salaires qui leur ont été imposées.
     
    Par ailleurs, le document du FMI présente un autre intérêt car il met directement en cause l’Europe et sa Commission. Pour le Fonds, les tergiversations et l’attentisme des Européens qui n’ont accepté de restructurer la dette grecque qu’au printemps 2012, seraient largement responsables de l’aggravation de la situation. Plus important encore, le rapport estime que la Commission européenne « n’avait aucune expérience en matière de gestion de crise ». En clair, l’institution de Washington ne craint pas d’avancer l’argument de l’incompétence européenne pour se dédouaner, du moins en partie. Une manière de faire qui n’a guère été du goût de Bruxelles. Olli Rehn, Commissaire aux Affaires économiques, a ainsi estimé que le FMI n’était guère « équitable » et qu’il contrevenait à la nécessaire solidarité entre membres de la Troïka. Dans la foulée, le responsable européen a estimé que l’échec actuel du sauvetage de la Grèce est à imputer aux Grecs eux-mêmes en raison notamment de leur « corporatisme » et des résistances politiques aux réformes.
     
    L’Europe n’en démord pas
     
    Le propos d’Olli Rehn n’est guère étonnant. Alors qu’on peut concéder au FMI qu’il a au moins accepté de faire son mea-culpa, l’Europe, elle, continue d’avancer avec ses œillères façonnées par la pensée unique. Tandis que le monde entier s’interroge sur les limites des politiques libérales, tandis que les Etats-Unis n’ont pas hésité à faire de la relance budgétaire l’arme de sortie de crise et tandis que les pays émergents louvoient en matière de protectionnisme, l’Europe continue d’être le dindon de la farce en raison de l’incapacité de ses dirigeants à se sortir du carcan néo-libéral. Ainsi, même quand le FMI reconnaît que l’austérité ne marche pas, la Commission de Bruxelles continue d’y croire dur comme fer à l’image d’une tribu païenne vénérant une statue de pierre.
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    mercredi 12 juin 2013

    La chronique du blédard : Des nèfles

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    Le Quotidien d'Oran, 17 mai 2007
    Akram Belkaïd, Paris

    Paris, presque midi. Des rafales de vent précèdent les orages annoncés. Dans quelques heures, les bourrasques vont déferler sur l’Ile-de-France, déracinant marronniers et réverbères. Mais, pour le moment, il y a du monde dans la rue et les gens se pressent aux étals du marché dominical. On tire son chariot, on attend son tour, on peste contre la cohue, on passe et repasse devant le poissonnier, attendant qu’il baisse ses prix avant de tout remballer.

    Une vielle dame apostrophe un marchand de fruits et légumes. « Je vous avais bien dit qu’il gagnerait, non ? Vous me devez une barquette de fraises ! Je vais en manger tout à l’heure avec de la crème fraîche bien grasse, ça me fera oublier cette cochonnerie ! Pauvre France ! ». Elle parle à voix haute et avec jubilation. On sent que la provocation ne lui fait pas peur. Des gens se retournent, sourires amusés ou moues méprisantes. Le vendeur rit franchement. Il lui tend même deux barquettes de fraises corses. « Allez, dit-il, je vous en donne deux, comme ça vous prendrez de l’avance sur les législatives ! »
     
    C’est un bledard, enfant de Boufarik, qui fait partie de la France qui se lève tôt car, six jours sur sept, il est avant l’aube aux halles de Rungis. « Elles sont arrivées », me dit-il d’un air complice alors que la vieille s’éloigne en dodelinant. « Je t’en ai mis trois kilos de côté. Tu verras, c’est du miel ». Il me tend un sac en papier d’où débordent de grosses nèfles à la peau jaune orangée. « Avec toi, s’esclaffe-t-il, c’est la première fois que j’en vends autant d’un seul coup ».
     
    Un couple - la trentaine, pantalon de toile beige au pli impeccable, mocassins bordeaux, pull marine et parka Barbour au col levé - est intrigué. Madame et monsieur, lèvres un peu pincées, mais visage tout de même engageant, ne connaissent pas ces fruits. « Tu vois, me dit-il, c’est presque toujours comme ça. Il n’y a que les gens qui viennent du Sud qui en achètent ». Nous jouons alors aux devinettes. Les réponses sont amusantes. « Fruit de la passion ? ». Non. « Un gros litchi ? ». Perdu. « Un mélange de pomme et de poire ? ». Non plus. « Langue au chat, alors ».
     
    L’ami de Blida triomphe. « C’est des nèfles ! Il y en a plein comme ça en Algérie. On en fait des confitures, de la gelée, de la limonade et on cuisine même avec ». Monsieur est impressionné mais madame ne rend pas les armes facilement. Elle affirme que les nèfles n’ont rien à voir avec ce fruit, qu’elles n’ont pas la même couleur, qu’elles poussent en hiver, qu’elle en mangeait plus jeune « au pensionnat » et que c’était même un peu écœurant parce qu’il fallait d’abord attendre « qu’elles blettissent », comprendre qu’elles pourrissent un peu.
     
    Inutile de vous dire que nous l’avons copieusement enguirlandée et nos protestations n’ont cessé que lorsqu’elle a accepté de goûter un fruit bien doré et reconnu que c’était délicieux. Mais je me dois d’être honnête. Elle n’avait pas tort de protester même si nous avions raison aussi. En fait, après recherches, il s’avère que la nèfle qui fait la fierté des Maghrébins et des Espagnols, s’appelle nèfle du Japon ou bibasse. Quant à la nèfle française, surnommée aussi « c.. de chienne », elle a pratiquement disparu des étals (il paraît que quelques frapadingues du « bio » en consomment encore).
     

    Symbole de résistance à la mondialisation

     
     
    Le lendemain, j’ai continué le jeu des devinettes. Sur quinze collègues interrogés, un seul connaissait notre nèfle, m’avouant en avoir goûté, il y a quelques années, à Séville. Pour tout vous dire, j’ai trouvé la chose rassurante. Cela signifie que la mondialisation ne triomphe pas partout, qu’il reste encore, pour les uns et les autres, des saveurs à découvrir.
     
    Allez, soyons grandiloquents : la nèfle, c’est un symbole de la résistance à l’uniformisation des goûts. Ce fruit, qui échappe à toute standardisation, ne peut être transporté sur de longues distances sans s’avarier et il supporte très mal les chambres froides. Dans un monde globalisé où l’on mange du raisin du Chili à Marseille, la nèfle, c’est du local…
     
    C’est aussi l’emblème du Sud (qui ne s’est pas agrippé, une fois dans sa vie, à une branche noueuse pour chiper l’un de ces petits soleils gorgés de jus n’est pas Méditerranéen…). Pour moi, ce fruit, c’est surtout un jardin à Koléa, ville des nèfles et des grenadiers, porte d’entrée de la Mitidja. C’est aussi, et cela va vous paraître étonnant, le baccalauréat et le souvenir d’un ragoût d’agneau aux nèfles, cuisiné par une grande spécialiste de littérature maghrébine (que les initiés reconnaîtront) et avalé avec voracité après une longue et épuisante épreuve de mathématiques.
     
    La nèfle, c’est aussi ce qui nous reste de l’Andalousie, où, chaque année et en de multiples endroits (surtout du côté de Malaga), a lieu le « dia del nispero », ou jour de la nèfle dont une variété, allez savoir pourquoi, s’appelle « argelino ». Et, je ne plaisante pas, il existe même des universitaires très sérieux qui ont travaillé sur la nèfle dans l’œuvre de Cervantès (ainsi ce passage où Sancho affirme que lui et son maître, « mangent à leur soûl, des glands et des nèfles ») !
     
    Cela étant, il est difficile de convaincre les Parisiens de consommer des nèfles. D’abord, parce que les fruits ne sont pas à la portée de toutes les bourses (exception faite des pommes et des bananes). C’est le résultat de la politique agricole commune, la fameuse PAC de l’Union européenne, qui accorde plus de subventions aux viandes, céréales, huiles et laitages et qui néglige quelque peu les fruits et les légumes (c’est pour cela que la PAC est accusée aujourd’hui de favoriser l’obésité en Europe).
     
    Ensuite, il y a toujours un peu d’amusement quand on prononce le mot nèfle. « Des nèfles… », répète en souriant l’interlocuteur qui, sans connaître le fruit, fait le lien avec cette expression populaire qui signifie « rien » ou « makache ». Dire « mangez des nèfles », revient donc à inciter à avaler du vide, un peu à l’image de la com’ politique du moment… Il y a d’ailleurs une étonnante analogie avec l’arabe maghrébin où la nèfle se dit « m’zah », ce qui veut dire aussi « une plaisanterie » (« yemzah » ou « il plaisante », pour ne pas écrire autre chose de moins correct). Voilà qui est dit. Mais ne vous privez pas, mangez des nèfles car leur temps va vite se terminer. Quant à moi, il faut que je vous laisse, j’ai des confitures à faire…
     
     
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    En Tunisie, le FMI inquiète, Alger en passe de rater une opportunité

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  • Maghreb Emergent, lundi 3 juin 2013
  • Akram Belkaïd                    
  •  Les négociations en cours avec le FMI suscitent des inquiétudes à Tunis où certains regrettent un manque d’initiative de l’Algérie alors que le Qatar lorgne sur les joyaux de l’économie tunisienne.



    Les exigences du Fonds monétaire international (FMI) vont-elles mener la Tunisie à des turbulences politiques et sociales bien plus graves que ce qu’elle a connu depuis la chute de l’ex-président Ben Ali en janvier 2011 ? On le sait, le gouvernement tunisien largement contrôlé par le parti Ennahdha est en phase de négociations avancées avec le grand argentier international pour obtenir un prêt de 1,78 milliards de dollars. Un montant qui, selon plusieurs sources à Tunis, serait débloqué en deux ou trois tranches annuelles et dont la date de remboursement serait fixée à cinq ans. Selon d’autres informations en provenance de la capitale tunisienne, ce prêt serait destiné à équilibrer en partie un budget 2013 largement affecté par la baisse des recettes touristiques et l’atonie du secteur des phosphates.

    Comme de coutume, le FMI exige en contreparties des réformes d’envergure. Officiellement, il n’est pas question « d’ajustement structurel », une expression qui a quasiment disparu du discours officiel du Fonds même si sa doctrine inspirée par le Consensus de Washington demeure d’actualité. Mais, dans le même temps, plusieurs fuites dans la presse tunisienne, font état d’exigences très fermes en matière de réduction des dépenses publiques et du rôle de l’Etat tunisien dans l’économie. A ce stade, nul ne sait encore si des privatisations sont prévues et dans quels secteurs. A l’inverse, fidèle à son approche habituelle, l’organisation internationale demande la réduction de nombreuses subventions, dont celle du carburant. Plus important encore, et malgré les timides démentis du gouvernement tunisien, il apparaît que la refonte en profondeur de la Caisse de compensation tunisienne est bel et bien examinée.

    « Mémoire courte »

    Problème, c’est bien la tentative de réformer cette instance chargée de subventionner les produits de base, qui a débouché sur des émeutes au début de l’année 1984 avec un bilan officiel de 70 morts. Comme le relève un syndicaliste tunisois, « le FMI a toujours la mémoire courte. A l’époque, la situation était moins explosive qu’aujourd’hui et pourtant le pays s’est embrasé. Veut-on rendre service aux salafistes en touchant aux subventions ? C’est à en rien y comprendre ». De passage à Tunis, un consultant algérien ayant un bon souvenir de ce qui s’était passé en 1984 est encore plus alarmiste. « On demande à la Tunisie d’aujourd’hui bien plus que ce que l’on demandait à celle de Ben Ali. C’est vrai qu’il y a urgence à réduire les dépenses publiques mais ce n’est pas le moment d’imposer une cure d’austérité à un pays qui cherche encore sa voie et où le chômage explose ».

    Il faut dire aussi que l’opacité qui entoure les négociations n’arrange pas les choses. Chaque jour ou presque, et alors que le pays vit au rythme des crises successives, des rumeurs alertent l’opinion publique y compris au sein des sympathisants d’Ennahdha. Un jour, on affirme que le FMI exigerait une privatisation totale de la compagnie d’électricité Steg, un autre, on assure qu’au moins dix entreprises publiques seraient vendues avant la fin de l’année. Une rumeur d’autant plus tenace que les grandes banques d’affaires internationales dépêchent régulièrement des émissaires pour prendre la température et ne pas rater l’occasion de décrocher des mandats. De leur côté, plusieurs élus d’Ennahdha ont affirmé que le FMI cherche à imposer des « conditions politiques et culturelles » parmi lesquelles la rupture avec les courants salafistes et le maintien des ventes d’alcool dans les sites touristiques…

    Nombre de démocrates tunisiens s’interrogent quant à eux sur l’utilisation future des fonds si, d’aventure, le crédit est octroyé. Là aussi, les critiques fusent, le gouvernement étant accusé de vouloir en consacrer une partie à l’indemnisation des militants islamistes internés ou persécutés sous Ben Ali. « Ce gouvernement est transitoire, il n’a pas à engager la Tunisie dans des réformes de fonds. Ce n’est pas à lui de négocier avec le FMI d’autant qu’il n’a aucune politique économique digne de ce nom » s’indigne de son côté un responsable du parti d’opposition Nidaa Tounes. Ce dernier, quelque peu persifleur, se demande pourquoi le Qatar, censé soutenir Ennahdha, n’ouvre pas sa bourse pour aider la Tunisie. « Est-ce que le Qatar et le FMI marchent la main dans la main avec pour objectif la privatisation de nos services publics comme l’électricité ou les transports ? » interroge-t-il.

    Le geste qui ne vient pas !

    Enfin, la majorité des interlocuteurs interrogés déplorent le fait que le riche voisin algérien ne fasse pas de geste envers la Tunisie pour lui épargner le passage humiliant sous les fourches caudines du FMI. « On ne cesse de lire que l’Algérie possède 200 milliards de dollars de réserves de change, relève un ancien ministre « technocrate » de Ben Ali. Récemment, elle a effacé une partie de la dette des pays africains et elle a même prêté trois milliards de dollars au FMI. Peut-être est-ce pour lui permettre d’accorder un crédit à la Tunisie… »

    Selon nos informations, l’Algérie, qui a débloqué plus de 100 millions de dollars pour aider la Tunisie au lendemain du 14 janvier 2011 ferait actuellement la sourde oreille pour renouveler son aide financière de manière conséquente. Ce que déplore un ancien haut responsable algérien qui a toutefois une explication à cette situation. « Dans les années 1980, c’est l’Algérie qui a aidé la Tunisie à échapper à la cessation de paiement, se rappelle-t-il. Pourtant, en retour, les Tunisiens ne nous ont guère aidés lorsque l’Algérie a essayé d’éviter le rééchelonnement de sa dette. Il y a encore des gens pour s’en souvenir au sein du pouvoir algérien… ».

    Pour autant, une aide financière de l’Algérie, avec ses propres conditionnalités, notamment en termes d’ouverture du marché tunisien aux entreprises publiques et privées algériennes, ferait sens d’autant plus que cela contrebalancerait l’influence économique du Qatar qui lorgne sur les joyaux économiques tunisiens. Mais l’incertitude politique dans laquelle baigne aujourd’hui l’Algérie avec l’absence du président Bouteflika ne lui permet peut-être pas de prendre une telle décision stratégique…
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    La chronique économique : La lutte contre la pauvreté patine

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    Le Quotidien d'Oran, mercredi 5 juin 2013
    Akram Belkaïd, Paris

    Comment entériner et relativiser l’échec d’un programme de développement ? La réponse est simple : en en lançant un nouveau avec des objectifs plus ambitieux de façon à faire oublier que les précédents n’ont pas été atteints... C’est ce qui se passe avec les fameux objectifs dits du Millénaire (ODM) en matière de réduction de la pauvreté et dont le bilan sera établi en 2015. On sait d’ores et déjà que ce dernier sera négatif même si 500 millions de personnes dans le monde ont quitté la catégorie de la pauvreté extrême pour ne pas dire de la misère. Une catégorie définie souvent par un revenu quotidien inférieur à 1,25 dollars. Pour autant, il reste près de 2 milliards d’êtres humains pauvres qui restent à l’écart du développement et dont plus des deux tiers ne font qu’un seul repas par jour.

    Une nouvelle feuille de route

     Il y a quelques jours, des experts ont remis au secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon et à l'Assemblée générale un texte stipulant que les objectifs prioritaires d'ici à 2030 devront être l’éradication de l'extrême pauvreté dans le monde et la promotion de l'économie verte. Elaboré par 27 personnalités - dont le Premier ministre britannique David Cameron, le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono et la présidente du Libéria Ellen Johnson Sirleaf- ce texte est donc la nouvelle feuille de route en matière de développement durable pour 2015-2030.

    Dans le détail, ce document auquel ont contribué la reine Rania de Jordanie, l'épouse de Nelson Mandela Graça Machel, ou l'ex-directeur général de l'Agence française de développement Jean-Michel Severino, propose de définir 12 priorités pour le développement. Outre la lutte contre la pauvreté, il prévoit la mise en place de stratégies pour l’égalité homme-femme, pour le développement de l’éducation, notamment chez les enfants, pour la santé, la sécurité alimentaire et l’accès universel à l’eau.

    Fidèle aux préconisations des scientifiques en matière de lutte contre le réchauffement climatique, la feuille de route propose aussi le doublement de la part de l’énergie renouvelable dans le système énergétique mondial. De même, les pays riches sont appelés à consacrer 0,7% de leur Produit national brut (PNB) à l’aide au développement dont 0,15% à 0,20% seraient destinés aux pays les plus pauvres. A ce jour, il faut noter que rares sont les pays riches qui respectent ce taux de 0,7% cela d’autant que la crise économique de 2008 et ses conséquences ont poussé la majorité d’entre eux à réduire leur aide de manière plus ou moins assumée.

    Une petite avancée

    A lire le document en question, on peut penser que les mêmes vœux pieux continuent à être énoncés à propos du développement comme celui qui consiste – quelle trouvaille - à appeler à la réduction des conflits afin d’améliorer le bien-être des populations. Mais, dans le même temps, il faut tout de même relever que le rapport écrit noir sur blanc qu’il est nécessaire de lutter contre les flux illicites de capitaux et la fraude fiscale. Certes, ce n’est pas une mise en accusation directe des firmes transnationales dont le rôle en matière de frein au développement et de destruction de l’environnement n’est toujours pas reconnu par l’ONU. Mais, en pointant du doigt la fraude fiscale, activité dans laquelle les multinationales excellent, les experts ayant rédigé le rapport osent une critique implicite bienvenue. Il reste désormais à espérer que le plan 2015-2030 sera plus efficace que son prédécesseur.
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    mardi 11 juin 2013

    L'instant mélancolie

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    Le soleil tombe
    et fond dans la lagune
    La nuit s'annonce, prête à s'installer
    L'heure du soupir mélancolique
    Je suis loin de chez moi
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    samedi 8 juin 2013

    La chronique du blédard : Des islamistes, du pouvoir et du nécessaire contre-pouvoir

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    Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 juin 2013
    Akram Belkaïd, Paris
     
    Les islamistes sont-ils capables de jouer le jeu de la démocratie et, plus encore, celui de l’alternance politique ? D’ailleurs, en ont-ils envie ou est-ce que les assurances qu’ils donnent ne sont qu’une façade trompeuse ? On le sait, ces questions ne datent pas d’hier. En Algérie, elles ont été (provisoirement ?) tranchées de façon radicale pour ne pas dire sanglante dans les années 1990. Aujourd’hui, l’actualité du monde arabe mais aussi de la Turquie les remettent à l’ordre du jour. De fait, l’actuelle fronde populaire contre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, et, plus encore, la réaction brutale et arrogante de ce dernier (du moins durant les premiers jours de la contestation), oblige encore à s’interroger sur les buts à long terme de l’islamisme politique et de ses variantes dites socio-conservatrices.
     
    Bien entendu, il ne s’agit pas de joindre sa voix à celles et ceux qui triomphent sur l’air du « on vous l’avait bien dit !». Pour les contempteurs de l’islamisme politique, ce qui se passe en Tunisie ou en Turquie, est la preuve directe de l’incompatibilité entre, d’un côté, les courants ayant pour but la mise en place d’une théocratie et, de l’autre, les principes universels de respect des libertés individuelles sans oublier, comme évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes, la garantie du droit aux droits pour tous. L’auteur de ces lignes n’a pas changé d’avis. La pire des solutions, celle qui mène tout droit à la guerre civile, est d’interdire le champ politique aux islamistes et de refuser le moindre contact avec eux. Pour autant, ce « dialoguisme » assumé, certes parfois de manière inconfortable quand l’actualité devient tragique, ne doit pas être synonyme de naïveté ou de complaisance.  
     
    Il y a quelques années, Erdogan a déclaré que la démocratie est comparable à un bus qui doit bien s’arrêter quelque part. Par la suite, il a modéré son propos et n’a eu de cesse de répéter qu’il respecterait toujours les règles démocratiques et même le principe de laïcité tel qu’il a été légué par Atatürk. Le problème, c’est que l’on voit bien que son pouvoir s’est radicalisé au cours de ces dernières années et qu’il flotte sur Ankara un inquiétant air d’autoritarisme. L’emprise religieuse de l’AKP, le parti d’Erdogan, ne cesse de se resserrer sur la société, des journalistes sont emprisonnés pour avoir défié le pouvoir tandis que des intellectuels sont poursuivis pour des propos ou des écrits jugés blasphématoires.
     
    Dans tout cela, il y a incontestablement une ivresse dans l’exercice du pouvoir personnel. Le constat est que, depuis qu’il est aux affaires, Erdogan en veut toujours plus pour lui-même et son parti. On doit d’abord se demander si cela est le fait d’un seul homme, que l’on dit malade et donc décidé à laisser sa marque dans l’histoire de son pays, ou si cela relève d’un processus intrinsèque à l’AKP et ses sympathisants. Les fortes réserves émises par le président Abdullah Gül sur les violences policières subies par les manifestants de la place Taksim démontrent toutefois qu’il faut se garder de mettre tous les islamistes turcs dans le même sac.
     
    Erdogan n’a de cesse de rappeler sa double légitimité pour répondre aux critiques dont il fait l’objet. Il insiste ainsi sur les bonnes performances économiques de son pays depuis 2002 et adopte souvent la posture de celui qui ne cesse de sillonner le monde pour permettre aux entreprises turques, y compris les plus modestes, d’obtenir des marchés à l’étranger (c’était d’ailleurs le sens de sa récente visite au Maghreb). Mais il met surtout en avant la légitimité électorale de son gouvernement. « Nous avons été élus, nous avons un mandat du peuple, circulez, il n’y a rien à redire », tel est, pour schématiser, le propos du Premier ministre à l’adresse des contestataires. C’est d’ailleurs le même discours que tiennent nombre de dirigeants ou d’élus du parti tunisien Ennahdha en renvoyant aux résultats des élections d’octobre 2011 pour justifier leurs actes et paroles jusqu’à ce jour.
     
    On l’aura compris, l’AKP comme Ennahdha posent le fameux problème de la « tyrannie de la majorité » face à la minorité (encore que personne n’est sûr aujourd’hui qu’Ennahdha représente toujours la majorité politique dans son pays, ce qui explique, entre autre, pourquoi les Tunisiens tardent à reprendre le chemin des urnes…). A-t-on le droit d’entreprendre tout ce que l’on veut quand on a été élu ? A cette question, Erdogan, comme tant d’autres responsables politiques dans le monde, répond de manière catégorique par l’affirmative. Que cela déplaise ou pas, il en a le droit. Par contre, ce qui pose problème, c’est l’absence de contre-pouvoir efficace. L’absence d’institutions solides capables de limiter la tyrannie des représentants de la majorité électorale.
     
    On peut donc se demander si l’évolution du monde musulman, et plus encore du monde arabe, n’est pas freinée par le fait que les peuples sont peu sensibles, peu concernés et peu sensibilisés à la nécessité du contre-pouvoir quelle que soit la structure. Exiger la démocratie est devenue chose courante. La penser en termes de pouvoir et de contre-pouvoir institutionnel est loin de l’être. On peut réfléchir à des instruments tels que le « recall », dispositif qui permet de réorganiser des élections anticipées quand l’élu outrepasse ses prérogatives, ne donne pas satisfaction ou s’engage dans une réforme jugée trop dangereuse.
     
    Mais, avant toute chose, c’est l’idée même de l’impérieuse nécessité du contre-pouvoir qu’il faut populariser dans nos pays. Non, le chef, quelle que soit sa couleur politique, ne doit pas décider de tout et il n’y a pas de « fakhamatouhou » qui tienne ! Non, le chef, qu’il soit président, général ou maire, n’est pas omniscient et il faut toujours veiller à ne pas lui donner tous les pouvoirs en organisant les possibilités légales et institutionnelles d’un recours pacifique de la part de ses contestataires éventuels. C’est l’une des pistes à explorer pour en finir avec la tentation récurrente du pouvoir absolu.
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