Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

dimanche 20 août 2017

La chronique du blédard : Après Hiroshima…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

Il y a quelques jours, la chaîne de télévision Arte a diffusé un documentaire exceptionnel à propos du bombardement atomique de la ville japonaise d’Hiroshima (*), le 6 août 1945. On y apprend, par exemple, que la première cible des Américains était à l’origine la ville de Kyoto, ancienne capitale impériale, objectif finalement abandonné pour ne pas détruire un site d’une grande richesse culturelle et historique. Ce fut donc Hiroshima qui paya le prix de la volonté américaine de montrer au monde entier, à commencer par l’ex-URSS, la puissance destructrice de sa nouvelle arme. Le documentaire rappelle ainsi ce que nombre d’historiens ont déjà prouvé : le Japon était vaincu militairement et aurait, de toutes les façons, capitulé sans même subir une invasion. En d’autres termes, la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki étaient inutiles. Des négociations étaient d’ailleurs en cours avec les alliés, ces derniers ayant étrangement refusé de garantir le maintien de l’empereur en cas de capitulation (ce qui obligeait les Japonais à continuer le combat).

Le film de la réalisatrice Lucy Van Beek met aussi en exergue deux points peu connus. Le premier, concerne le rôle ambigu, pour ne pas dire suspect, du commandement militaire japonais (lequel savait que les Américains disposaient d’une bombe de grande puissance). Bien que repéré près de cinq heures avant qu’il n’atteigne les côtes japonaises, le bombardier B29, le tristement célèbre « Enola Gay », porteur de la bombe atomique n’a subi aucune tentative d’interception de la part de la chasse japonaise. Le même scénario s’est répété lors de la destruction de Nagasaki. Il est dommage que le documentaire n’ait pas creusé plus en avant ce thème. Qu’espéraient les militaires japonais ? Que de tels bombardements mobilisent la population et la pousse à soutenir le jusqu’au-boutisme de ses chefs ? Que ces deux massacres de civils fassent oublier ce dont l’armée japonaise s’était rendue coupable depuis les années 1930 en Asie ?

Le second point est lié au comportement des Américains dans les semaines, les mois et les années qui ont suivi les deux bombardements. Contrairement à une idée reçue, les survivants de la bombe n’ont pas été soignés et n’ont pas reçu les traitements adéquats par la puissance occupante. Ils ont surtout servi de cobayes pour la plus grande et la plus longue étude sur les effets des radiations menée par des scientifiques américains. On savait que ces survivants ont vécu l’opprobre des leurs, ne pouvant trouver du travail ou ne pouvant se marier (le film Pluie noire de Shōhei Imamura (1989), inspiré du roman homonyme de Masuji Ibuse montre bien quel fut le sort de ces « hibakusha »). On ignorait néanmoins la manière inhumaine dont ils furent traités par les autorités d’occupation.

Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ne sont rien d’autre que des crimes de guerre. Ils peuvent même être qualifiés de terrorisme d’Etat et de crimes contre l’humanité. Le débat, à ce sujet, est loin d’être clôt mais ce documentaire démonte nombre d’arguments qui légitiment ces attaques. Deux villes industrielles, sans importance stratégique militaire, ont été rayées de la carte et des dizaines de milliers de civils ont été tués sans oublier les centaines de milliers de blessés qui ont survécu au prix de terribles souffrances. Et sans être cynique, même à considérer que le bombardement d’Hiroshima était nécessaire, comment justifier celui de Nagasaki, trois jours plus tard, alors que le peuple japonais n’avait pas pris la mesure de ce qui venait de se passer ? Le documentaire de Van Beek relève que ce second bombardement n’avait pour but que de tester une bombe au plutonium, la première, celle d’Hiroshima étant à l’uranium.

Pour autant, les Etats-Unis refusent encore de demander pardon au Japon comme l’ont montré les circonvolutions oratoires de Barack Obama lors de sa visite à Hiroshima en mai 2016. Il n’y a rien d’étonnant à cela. A y regarder de plus près, Hiroshima et Nagasaki sont la pierre angulaire du comportement américain en matière de relations internationales et de stratégie militaire. Si l’on veut comprendre les bombardements massifs du Vietnam, ceux d’Afghanistan ou d’Irak, il suffit de le relier à la date fondatrice du 6 août 1945. La guerre pour la guerre (et pour la bonne fortune du complexe militaro-industriel), et la fin justifiant tous les moyens.

Plus de soixante-dix ans plus tard, il est un autre point qui mérite réflexion. Comment un peuple qui a tant souffert de ces deux bombardements atomiques criminels a-t-il pu aussi vite pardonner ? Comment se fait-il qu’un sentiment anti-américain ne soit pas omniprésent dans le Japon d’aujourd’hui ? Et, qu’au contraire, toute une partie de la jeunesse de ce pays semble totalement pro-américaine (à l’image aussi de la jeunesse vietnamienne). Certes, ce pays a souvent été présenté comme revanchard grâce à ses performances économiques (dans le discours occidental des années 1980, le Japon était affublé du rôle dévolu aujourd’hui à la Chine). Certes, de temps à autres, le Japon semble pris par des poussées de révisionnisme qui le poussent à nier ou à minimiser ses propres crimes de guerre comme en témoigne les polémiques récurrentes autour de visites d’officiels au sanctuaire shinto de Yasukuni à Tokyo (où reposent les restes de 14 criminels de guerre). Mais cela ne suffit pas à expliquer un tel retournement favorable que le terme Nichibei (« le Japon et les Etats-Unis ») décrit en partie (**). A quel moment, et pourquoi, la haine et la colère ont-elles cédé le pas à des sentiments amicaux ? Est-ce que, finalement, ces bombardements ont été vécus comme le prix à payer pour faire oublier (pardonner) les crimes de l’armée impériale japonaise comme, par exemple, le massacre de Nankin (1937-1938) en Chine ? Enfin, quelles leçons pouvons-nous en tirer dans notre rapport à la France et au passé colonial ?


(*) Hiroshima, la véritable histoire, Lucy Van Beek, 2014.

(**) Courrier international, 13 octobre 1994.
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mercredi 16 août 2017

La chronique du blédard : Le Qatar, Neymar et l’hubris

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

A la fin des années 1980, une monarchie du Golfe fit beaucoup parler d’elle dans les médias occidentaux, notamment financiers. Il ne s’agissait pas encore de Dubaï (qui allait devenir la vedette des années 2000) ou du Qatar (l’actuel thème incontournable) mais du Koweït. Début 1988, profitant de la privatisation de BP dans un contexte boursier morose, le fonds souverain de l’émirat prenait progressivement le contrôle de près de 22% du capital de la compagnie pétrolière britannique. Un outrage pour Margaret Thatcher et son gouvernement qui – après moult polémiques et menaces - trouvèrent le moyen légal d’obliger les Koweïtiens à ramener leur part à 9% à partir de janvier 1989. En clair, et règles du libéralisme ou pas, il était hors de question que Londres accepte qu’une ancienne colonie devienne le principal actionnaire – voire le propriétaire – d’un joyau du Royaume-Uni. L’économie de marché, oui, mais pas quand il s’agit d’Arabes…

Cet épisode engendra nombre de débats et d’analyses qui paraîtront très actuels au lecteur. En Occident, la presse multiplia les articles sur les ambitions, jugées « démesurées » et « inquiétantes », du Koweït. Comme par hasard, on commença alors à s’intéresser de plus près à la condition des étrangers asiatiques vivant dans cette pétromonarchie ainsi qu’à celle des populations bédouines sans nationalité (les « bidoun »). En revendant leurs parts, les Koweïtis firent une grosse plus-value (plus d’un demi-milliard de dollars) et jurèrent que leur objectif n’était que d’engranger des réserves financières pour leurs générations futures. Rien n’y fit. Pour l’opinion publique occidentale, le Koweït était la grenouille (arabe) qui se voulait plus grosse que les bœufs occidentaux. Ce qui explique pourquoi l’image internationale de l’émirat était aussi négative quand il fut envahi par l’Irak en août 1990.

L’affaire du Koweït et de BP illustra une règle d’airain qui demeure encore en vigueur. Les monarchies du Golfe n’ont pas le droit de tout faire avec leur argent. Elles peuvent prendre des participations dans les grands noms de l’économie mondiale mais ne pourront jamais prétendre les acquérir. Elles peuvent multiplier les investissements boursiers, elles se gardent bien d’exiger un siège dans les Conseil d’administration des grandes multinationales. Le corolaire de cette règle est que ces mêmes monarchies sont aussi obligées de mettre leur argent là où leurs puissants protecteurs les incitent (obligent) à le faire. Armement et défense, aéronautique, secteur financier : une (bonne) partie des pétrodollars ou gazodollars se doit d’être recyclée dans les économies occidentales. Les monarques du Golfe le savent et ils n’ont pas le choix.

Proposons maintenant une reformulation de la règle exposée ci-dessus afin d’aborder l’affaire Neymar, ce joueur brésilien de football dont le transfert mirobolant au Paris-Saint-Germain, propriété du Qatar, défraie la chronique. En fait, si les monarchies du Golfe savent que certains investissements ou certaines acquisitions leurs sont interdits, elles savent que, pour le reste, elles ont le droit (l’obligation ?) de faire n’importe quoi avec leur argent. Certes, on peut analyser le transfert de Neymar comme une opération économique destinée à faire entrer de l’argent dans les caisses du club (et donc du Qatar). Cela passe par la vente de maillots et la publicité en attendant les retombées financières d’éventuelles victoires dans les grandes compétitions. On peut aussi expliquer que ce transfert est un message géopolitique destiné à signifier que le Qatar, confronté au blocus et à la mise en accusation de ses voisins saoudiens et émiratis, demeure debout.

Il n’empêche. Cet argent dilapidé dans les jeux du cirque aurait pu (mieux) servir ailleurs. On pense au sort des réfugiés syriens, à celui des Palestiniens. On pense surtout à la faim dans le monde, ce scandale politique majeur. Le Qatar est sans cesse à la recherche de moyens de renforcer ce qu’il croit être un nécessaire « soft-power » (stratégie d’influence « douce ») pour survivre aux ambitions hégémoniques de ses voisins. Cela peut se comprendre mais on est en droit de se demander pourquoi nombre de ses investissements et initiatives sont toujours aussi clivants. En réalité, l’hubris (la démesure) n’est jamais loin dans ses choix. La démesure mais aussi la frustration. Comme son homologue du Koweït, l’émir du Qatar sait qu’il ne pourra jamais se payer Exxon, Total ou Boeing. Ce n’est pas une question de moyens mais de possibilité politique. Alors, il y a le reste. Le somptueux (et non le somptuaire), l’ostentatoire, le « al-bling-bling », tout cela étant encouragé par une foule d’intermédiaires qui ont compris l’intérêt d’exploiter à la fois cette envie d’exister à tout prix et cette compétition phallique entre monarques (et familles royales) qui se détestent et se jalousent. Le transfert de Neymar ? Qu’importe le prix, avec le PSG renforcé, le Qatar veut être le premier à remporter la Ligue des Champions et faire ainsi la nique à son rival d’Abou Dhabi dont le club de Manchester City échoue depuis des années à s’imposer sur le plan européen.

On terminera cette chronique en relevant que les indignations provoquées par le transfert de Neymar sont légitimes mais qu’il ne faut pas être dupe non plus. D’abord, chez certains commentateurs, le racisme anti-arabe n’est jamais loin. Ensuite, il est étonnant que personne ne relève à quel point cette affaire est emblématique des temps actuels. Si un patron peut gagner en un an l’équivalent de plusieurs siècles de salaires de ses employés, pourquoi faudrait-il s’étonner qu’un club dépense une fortune pour se payer un joueur (lequel a quelques talents contrairement à pléthore de patrons surpayés) ? Comme toujours, le football n’est rien d’autre qu’un simple miroir du monde dans lequel nous vivons.
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dimanche 6 août 2017

La chronique du blédard : Aux « Amis du Nord qui pigent »

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans Americanah, son roman best-seller, l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie raconte sa jeunesse au Nigeria puis son installation aux Etats-Unis où elle découvre l’importance, plus encore, la prégnance implacable de la question raciale. Témoin ces propos que tient Ifemelu, personnage principal et double de l’auteure, lors d’un dîner à New York où « les yeux embués par le vin et la victoire [de Barack Obama lors de l’élection présidentielle de 2008], un Blanc au crâne dégarni déclara : ‘Obama mettra fin au racisme dans ce pays’ ». Une déclaration approuvée par « une élégante poétesse haïtienne aux hanches imposantes. » mais qu’Ifemelu qualifie « de blague. »

Décidée à ne pas reprendre à son compte la rengaine bien-pensante et ô combien rassurante (et dilatoire) du « Quel Chemin Nous Avons Parcouru » (en matière d’égalité entre les races), la Nigériane met alors les pieds dans le plat : « Si vous dites que la race n’a jamais été un problème, c’est uniquement parce que vous souhaitez qu’il n’y ait pas de problème. Moi-même [Ifemelu] je ne me sentais pas noire, je ne suis devenue noire qu’en arrivant en Amérique. Quand vous êtes noire en Amérique et que vous tombez amoureuse d’un Blanc, la race ne compte pas tant que vous êtes seuls car il s’agit seulement de vous et de celui que vous aimez. Mais dès l’instant où vous mettez le pied dehors, la race compte. Seulement nous n’en parlons pas. Nous ne mentionnons même pas devant nos partenaires blancs les petites choses qui nous choquent et ce que nous voudrions qu’ils comprennent mieux, parce que nous craignons qu’ils jugent notre réaction exagérée ou nous trouvent trop sensibles. »

Toutes les minorités, où qu’elles soient, sont confrontées à ce genre de problème. Cela vaut, par exemple, pour les communautés d’origine maghrébine qui vivent en France. Il peut s’agir de racisme, d’inégalités sociales ou, c’est plus récent, d’islamophobie. Dans tous les cas, la tenue d’un discours protestataire, revendicatif, ou tout simplement intransigeant finit tôt ou tard par indisposer y compris dans les cercles les plus progressistes. Il y a alors une sorte d’accord tacite pour en parler le moins possible et pour dompter une sensibilité que d’aucuns pourraient qualifier de sensiblerie. De même, et c’est un étrange paradoxe, en arrivant en France, on devient otage de soi-même et de ses origines. Impossible d’y échapper. Comme Ifemelu qui se découvre noire aux Etats Unis, et cela parce que la société américaine ne lui laisse pas le choix, on se découvre arabe, berbère, algérien, tunisien ou marocain en se confrontant aux lignes de failles qui minent la France.

Au milieu des années 1990, je venais à peine d’arriver à Paris et l’un de mes premiers articles était consacré aux nouvelles théories (ou modes…) du management. Interviewant un spécialiste de la question – vous savez, ces gens qui passent quelques semaines à Harvard et qui en reviennent avec la légitimité qui sied pour parler de ces choses – j’ai entendu mon interlocuteur me demander de but en blanc ce que je pensais de la question du voile à l’école. Quel avis peut-on avoir d’une question à laquelle on n’a jamais vraiment réfléchi… ? Que dire quand on n’a rien envie de dire ? Et, plus tard, comment faire quand, justement, on a fini par réfléchir à la question et que l’on sait qu’il y a neuf chances sur dix d’indisposer celui ou celle qui sollicite votre avis ?

L’Amérique blanche craint et stigmatise le « Nègre en colère ». La France, elle aussi, ne veut pas voir ses fils d’immigrés, ses arabo-berbères ou ses musulmans en colère. Ces derniers le savent et l’ont bien compris. Dans la manière d’aborder les questions qui fâchent - la colonisation et son legs en font partie -, il y a nombre de silences pesants, de non-dits assourdissants et d’évitements. Ce qui se dit dans l’entre-soi ne sort pas sauf à courir le risque de se parer des atours du radicalisé ou du contempteur infréquentable. Certains n’ont aucune peine à endosser et à assumer ce rôle. Cela leur vaut une marginalisation de fait. Voire, l’exclusion.

C’est en prenant conscience de ce qui précède que l’on peut comprendre l’importance du concept « d’ami blanc très spécial » tel que décrit par Adichie dans son roman. Elle y évoque, « un cadeau sans pareil pour le Nègre boutonné jusqu’au cou : L’Ami-blanc-qui-pige. » Et de poursuivre : « Malheureusement, il n’est pas aussi commun qu’on le souhaiterait, mais certains ont la chance de posséder cet ami blanc auquel il est inutile d’expliquer toutes ces conneries [sic]. Surtout, n’hésitez pas à le mettre au travail. Non seulement de tels amis pigent, mais ce sont de grands détecteurs de conneries et par conséquent ils savent parfaitement qu’ils peuvent dire sans problème des choses qui vous sont interdites. »

Je ne sais pas si l’on peut généraliser sans risque la notion d’« Ami-blanc-qui-pige ». J’avoue même que je suis mal-à-l’aise avec le mot « Blanc ». Par contre, je serais enclin à utiliser une variante plus politique : l’Ami du Nord qui pige. Colonisation, Palestine, inégalités en matière de développement, place de l’islam et des musulmans en Occident : de nombreux « Amis du Nord » s’expriment avec justesse et courage sur ces thèmes qui concernent directement les gens du Sud et leurs descendants. Certains sont connus du grand public et ferraillent sans fin avec tout ce que le système médiatico-politique compte comme réactionnaires et autres racistes patentés (qui parfois s’ignorent, ou presque). D’autres Amis du Nord, sont anonymes. Avec un peu de chance, ils sont dans notre entourage direct. L’Ami qui saisit et nous supplée lors de telle ou telle discussion vaseuse sur le voile, la viande hallal ou le burkini… Et, pour paraphraser Adichie, saluons donc et remercions tous les Amis et Amies du Nord qui percutent et nous permettent des mutismes certes, bien confortables, mais ô combien reposants.