Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : L'Algérie en 100 questions. Un pays empêché (Tallandier, 2019)

vendredi 21 avril 2017

La chronique du blédard : Vroum et Grrr 8

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris







Avertissement initial : ce texte comporte des éléments de divulgâcheage (action de divulgâcher, ou de spoiler, un film) à propos de l’œuvre intimiste Fast and Furious 8. Le lecteur est donc averti et il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même s’il réalise, au terme de ces lignes, qu’on vient de lui raconter le film auquel il pensait consacrer son budget culturel de la semaine (ou du mois voire de l’année). Commençons ! Au début, l’affaire se passe à Cuba. L’île de Raúl et de feu Fidel vue par des Ricains... Mais attention, il n’y a pas de nostalgie pour le passé, vous savez, 1946, le sommet à haut niveau de la mafia à l’hôtel Nacional, Lucky Luciano en maillot de bain et Frank Sinatra qui chante. Non, là, c’est juste une histoire de course de bagnoles et un hommage appuyé au génie des Cubains en matière de mécanique et de capacité – because l’embargo yankee – à faire preuve d’inventivité pour réparer et faire rouler n’importe quelle guimbarde.

On a donc droit à une course spectaculaire sur le mythique boulevard Malecón (Avenida de Maceo selon son appellation officielle). Le héros et conducteur, Dominic Toretto, ou Vin Diesel de son nom d’acteur (un blaze prédestiné pour une telle saga vrombissante), est en lune de miel à La Havane. Il en profite pour sauver la mise à un cousin impécunieux et ne cesse de dire de gentilles choses sur Cuba. Comme d’hab’, il remporte la course mais, cette fois, en roulant en marche arrière et avec le moteur en feu. Du pur spectacle en guise d’apéritif. Mais intéressons-nous quelques lignes à la présence sur le sol cubain de ce même Dominic et à celle de Letty Ortiz, sa moitié à l’écran incarnée par Michelle Rodríguez. Avec le rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats Unis et Cuba en 2015 (merci Obama…), Hollywood peut désormais mettre en scène des Américains qui se rendent en villégiature dans l’île encore soumise à embargo. Mais les avocats du film ont veillé au grain en faisant en sorte que l’on comprenne que Toretto rend aussi visite à sa famille sur place. En effet, détente ou pas, le tourisme proprement dit entre les Etats Unis et Cuba n’est pas encore autorisé par les autorités ricaines. Pour se rendre dans l’île, Mr et Mme Smith du Maine ou de l’Iowa doivent avoir de la famille sur place ou prouver qu’ils rendent visite à des « relations personnelles ». Le jour où ces dispositions disparaîtront (si Trump le veut bien), les charters débarqueront et les fast-food envahiront le Malecón…

La suite du « mouvi », maintenant. Une méchante, jouée par une blonde - ce qui inverse les codes habituels où les latinos sont les vilains-, ourdit un complot lui permettant de voler successivement : une arme à impulsion électromagnétique (ça coupe le jus et ça brouille les communications, discussions sur les réseaux sociaux comprises), les codes nucléaires russes (là, le ministre de la défense de l’ex-grand ennemi est carrément l’incarnation de l’abruti total puisqu’il se ballade avec ces codes à l’étranger) et des missiles à charge atomique. Et pour y arriver, elle enrôle par le chantage, le pauvre Dominic qui semblait heureux d’acheter sa baguette de pain cubain et qui se retrouve à rouler comme un fou à Berlin puis à New York. C’est d’ailleurs dans les rues de la grande pomme que le film offre des séquences d’anthologie avec des voitures zombie (thème très à la mode dont on a déjà parlé *) qui se jettent du haut des parkings et une course-poursuite qui fait penser à la capture d’un cheval sauvage (lequel finit tout de même par s’échapper).

Dominic Toretto est donc devenu un bandit poursuivi par ses amis avec en tête Luke Hobbs, dont le nom d’acteur est Dwayne Johnson et que les cinéphiles avertis et exigeants connaissent aussi sous le sobriquet de « The Rock » qu’il utilise dans une autre vie pour ses combats de catch. Parmi les poursuivants on retrouve aussi Ian Shaw (Frank Martin) connu sur d’autres écrans sous le nom d’un certain Frank Martin habitué à conduire des voitures à toute berzingue en transportant dans son coffre des choses précieuses, interdites ou inconnues du spectateur jusqu’au dénouement. Bref, les méchants de jadis, deviennent gentils. Les bons frayent avec les mauvais. Les ordinateurs trouvent la solution à tout comme dans la série 24 Heures (au fait, Jack -is back- Bauer, alias Kiefer Sutherland est devenu chanteur après avoir décidé de bombarder l’Algérie **) et le temps file assez vite pour faire oublier le genou qui s’ankylose.

Le grand dénouement a lieu dans le grand nord russe, avec mer gelée et sous-marin nucléaire en prime. Ça tire de tous les côtés, ça glisse et le rouquin sauvageon de Game of Thrones se fait dessouder par Toretto qui, en réalité, n’a jamais rejoint le côté obscur de la force. Ah oui, n’oublions pas les pauvres Russes qui se font ratatiner par dizaines. Arrêtons-nous ici quelques secondes et reprenons notre sérieux. Intéressante la manière dont les Russes sont désormais traités par Hollywood. La disparition de l’ex-URSS a obligé les scénaristes à modifier la donne. Depuis maintenant plus de quinze ans, le méchant russe est un outlaw nostalgique de l’empire rouge. Ce n’est pas forcément un communiste mais il pleure la puissance perdue de son pays. Ce peut être aussi un quelconque séparatiste souhaitant l’indépendance d’un « machin-stan » mais le mauvais rôle n’est jamais attribué à un représentant d’une Russie officielle toujours décrite comme faible, corrompue et ayant besoin de l’aide de l’Amérique pour faire rentrer ses criminels dans le rang. En somme, et pour résumer ce propos géocinématographique, Hollywood n’a pas encore décidé de s’attaquer à Vladimir Poutine et d’en faire le père de tous les méchants.

On terminera ce compte-rendu en signalant que la blonde, défaite, s’échappe dans les airs ce qui laisse indiquer que F&F numéro 9 est pour bientôt. D’ailleurs, et c’est une nouvelle qui démontre qu’il ne faut jamais désespérer de la nature humaine et que des informations positives existent, les deux principaux acteurs, Toretto et le catcheur, se seraient réconciliés après une grosse brouille pendant le tournage de l’opus dont il vient d’être question. On respire et on compte désormais les jours en attendant avec impatience la date de retour sur les écrans de Rapide et Furieux.

* La chronique du blédard : « DZombie », Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 avril 2014.
** La chronique du blédard : « Jack is back et la parano du wanetoutrisme », Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 octobre 2016.


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