Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : L'Algérie en 100 questions. Un pays empêché (Tallandier, 2019)

mardi 17 octobre 2017

La chronique du blédard : Chèvres qui volent ou marchands de canons ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Il y a quelques semaines, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé une excellente série de neuf documentaires à propos des guerres du Vietnam (*). L’un des éléments les plus intéressants qui fut mis en exergue concernait l’entêtement des dirigeants américains à poursuivre un conflit qu’ils savaient pourtant impossible à remporter. Plus important encore, et la chose est peu connue, au moment même où elle engageait plus de troupes (c’était début 1963), l’administration Kennedy avait déjà établi ce diagnostic, estimant que rien ne viendrait à bout du Vietnam du nord. La suite des événements sera à l’avenant. Sous les présidences de Johnson puis de Nixon, les responsables américains ne cesseront de renforcer leur engagement tout en sachant la victoire militaire (et politique), hors de portée.

Pourquoi un tel entêtement qui rappelle d’ailleurs ce qui s’est passé avec l’Irak en 2003 ou avec l’Afghanistan depuis 2001 ? On sait qu’il est difficile pour l’être humain d’admettre son erreur et de revenir sur ses choix passés. C’est une réalité expérimentée chaque jour en ces temps où les échanges via les réseaux sociaux représentent des combats où personne n’en démord, où il ne faut pas céder le moindre pouce de terrain et où la plus petite erreur reconnue vaut pour condamnation éternelle. Ma’za walaw taret ! C’est une chèvre, quand bien même volerait-elle. Cette expression bien de chez nous illustre bien ce penchant où la mauvaise foi le dispute à l’entêtement. Mais, dans le cas de la guerre du Vietnam, il ne s’agit pas d’une erreur constatée après-coup et que l’on refuse d’admettre. Washington savait d’avance que l’entreprise était vaine. Alors, encore une fois, pourquoi ce refus du réel?

Il y a bien sûr plusieurs explications complémentaires. L’une d’elles pourrait se résumer ainsi : Aux Etats-Unis, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le plus important n’est pas de gagner la guerre (toujours lointaine, bien entendu) mais de la déclencher puis de la mener. Cela relève d’un fait structurel, systémique, qui mêle politique intérieure, calculs électoraux et intérêts économiques et géostratégiques. Chaque président a eu « sa » guerre et même Obama n’a pas échappé à la règle. Dès lors, on comprend l’inquiétude de nombre d’observateurs vis-à-vis de Donald Trump lequel pense déjà à sa réélection. De fait, quand un président américain embarque son pays dans une guerre (lointaine) cela assoit toujours sa crédibilité et sa légitimité en tant que « commander in chief ». Ainsi, en 2004, malgré son impopularité, George W. Bush a été réélu parce que son pays était militairement engagé en Irak.

L’Amérique mène des guerres pour montrer à ses ennemis (réels ou supposés tels), ou à ses principaux rivaux (l’URSS hier, la Chine aujourd’hui), qu’elle est capable de projeter sa force en n’importe quel endroit du monde et qu’elle n’hésite jamais à employer sa puissance militaire. Qu’importe si la victoire n’est pas totale (il faut pour cela se contenter d’envahir La Grenade…). Qu’importent les destructions et les pertes. Tant pis pour les revers. L’essentiel, c’est le déploiement stratégique. La guerre pour ce qu’elle apporte donc.

Mais il n’y a pas que cela. Le 17 janvier 1961, à la veille de passer le témoin à son successeur John F. Kennedy, le président Dwight D. Eisenhower mettait en garde ses concitoyens contre les dangers de l’expansion de la structure militaro-industrielle américaine (**). Evoquant l’émergence alors d’« une industrie d’armement permanente de grande échelle », l’ancien général tenait ce propos : « cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. (…) Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. »

Eisenhower est le dernier président américain à avoir tenu des propos d’une telle clarté et la guerre du Vietnam fut un monstrueux jackpot pour le complexe militaro-industriel américain. Tous les successeurs d’« Ike », y compris Jimmy Carter, ont ménagé cet Etat dans l’Etat. Et c’est bien ce dernier qui tire les ficelles. Dans les années 1960, les protestations populaires et intellectuelles contre la guerre au Vietnam mettaient directement en cause les marchands d’armes. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on en parle quand il s’agit de réfléchir aux dégâts occasionnés par l’aventurisme militaire américain. Certes, les tueries de masse aux Etats-Unis mettent systématiquement la NRA (National Rifle Association) sur la sellette. Cette association (de défense des droits civiques, c’est du moins ainsi qu’elle se présente) est un puissant lobby qui défend l’usage des armes à feu et qui s’appuie, pour cela, sur le deuxième amendement de la Constitution américaine (qui garantit le droit de porter une arme à tout citoyen). C’est à la NRA que l’on doit, par exemple, la facilitation de la vente d’armes militaires aux particuliers (au nom du droit à « la chasse » ou « au loisir »).

Mais la NRA n’est qu’une part infime du complexe militaro-industriel des Etats Unis qui, lui, ne bénéficie pas de la même attention médiatique ou ne subit pas la même mobilisation citoyenne. Les aventures guerrières, a priori irrationnelles, des Etats Unis ne sont guère reliées au rôle actif, permanent et souterrain des marchands de mort. L’image de ces derniers a même changé. Dans la perception générale, ils n’existent que parce que l’Amérique a besoin d’eux et les sollicite pour défendre ses intérêts. Ils ne sauraient donc précéder la demande, voire l’encourager ou, mieux, la faire naître.

(*) Série réalisée par Ken Burns et Lynn Novick, Etats-Unis, 2017.
(**) « Discours d’adieu au peuple américain », texte intégral disponible sur le blog Lois des réseaux, http://reseaux.blog.lemonde.fr
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